Deux entretiens politiquement corrects.

Le vocabulaire suffocant.

En ces temps où la repentance est soumise à l’inquisition de notre Assemblée nationale et que les sex-shops font un tabac avec les menottes en minou, les deux propositions – ressusciter les tribunaux ecclésiastiques à l’Assemblée nationale et être à l’avant-garde du sadomasochisme minou – occupent le même espace médiatique que le rapport Faut qu’on se parle de la consultation publique non partisane, que les terres palesti­niennes spoliées, que les «mesures de guerre» en Turquie, etc. Ajoutons à cela les capsules d’histoire de la pelleteuse à neige, de linguistique ou d’hygiène du nouveau cerveau qu’est devenue notre flore intestinale, et voilà l’horizon bien bouché. Mais qui a encore besoin d’horizon quand l’Inde vient de lancer 104 satellites à Sriharikota, dont deux étaient fièrement canadiens, le NEOSSat et le Sapphire?

C’est dans cette ambiance schtroumpfette que j’ai revu Michèle qui, après avoir pris sa retraite de l’aide internationale, se préparait à partir comme consultante-ressource pour une école au Yukon. Nous avons parlé de l’Iran, du Nicaragua, de la Bolivie, ces pays où elle a vécu et d’où elle a pu mesurer très tôt les divers formatages médiatiques par lecture comparée de la presse indigène et de la presse dominante. Elle n’a jamais cessé de s’assurer d’être à jour. Il ne se passe pas une journée sans qu’elle fasse le tour du monde par satellites. «Même en pleine défaite de la pensée, je refuse de battre en retraite, moi qui suis à la retraite! Pour penser le monde malgré cette débâcle que ni moi ni ma mère n’aurions jamais pu imaginer, je me suis toujours engagée dans des actions concrètes au sein des communautés, qui me servent de raccords de sens, tu vois?» Je voyais bien puisque je venais de lire le patient et lumineux Politiques de l’extrême centre d’Alain Deneault. Michèle était l’illustration vivante des propositions du dernier chapitre.

J’ai alors demandé à Michèle si peindre ou écrire ces traversées en solitaire pouvaient être des actions concrètes et communautaires au sens où elle l’entendait. Il y a eu un silence qui a agi par lui-même, rendant ma question obsolète. Nous avons fini par parler du silence lui-même, autrement dit de sa disparition. Je lui ai demandé ensuite si elle savait que les aumôniers avaient été remplacés par des intervenants en soins spirituels, après les sourds par les mal­entendants, et Chicoutimi par Jonquière ou vice-versa. Elle l’ignorait, mais elle était convaincue que je pourrais être reçue à ce concours d’État laïque pour intervenant en s.s. grâce à mon vieux diplôme en théologie et en catéchèse; la mémoire me reviendrait au bon moment. Ce serait en effet une porte de sortie pour ma réserve de vieux jours qui n’est pas encore épuisée. J’avais noté, dans Lucien Israël: «Nous vivons dans un monde empesté par les vieux jours.» Un lexicographe réussira sûrement à nous défaire de ces vieux jours qui fomentent l’âgisme. Et qui sait si tous les artistes ne seront pas, dans l’heure qui vient, intitulés «intervenants en soins spirituels»? Aumôniers ou artistes, peut-être coaches et psys toutes origines confondues, les quatre fonctions ont d’ores et déjà été remplacées dans plusieurs hôpitaux ou prisons, écoles et universités, parcs publics et agoras par des robots intelligents qui peuvent fourguer de force des soins spirituels à un athée forcené qui n’aurait pas encore été récupéré dans un cercle d’athées par les sociologues-philosophes qui ont découvert l’athéisme œcuménique. Après toutes ces années et ces vocabulaires soumis à des années de censure, nous avons partagé un de ces rires de notre temps de collège et c’était comme si le temps l’avait fait mûrir. Délicieux.

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