Critique – Littérature

Théorie pour un premier livre d’urgence

Le premier dessin des Trois carrés de chocolat est une valise. Ou plutôt un visage, celui de l’auteure, tracé sur une sorte de petite mallette, sans détails, mais munie d’une poignée: prête à emporter. C’est là que tout commence –«la première fois que j’ai joué au plaisir avec un garçon» –, là que se matérialise un poids qu’on portera désormais, comme rangé dans une valise. Le visage sur la valise n’a pas de détails lui non plus, ses yeux sont fermés et le resteront tout au long du livre. Donc, à partir d’ici, on porte sa valise et on ferme les yeux... Et peut-être aussi qu’à partir d’ici il y a quelque chose à écrire – un peu de bagage à déposer.

Existe-t-il des événements qui mè­nent tout droit à l’activité d’écriture? Annie Ernaux évoque l’idée dans les fragments de journaux intimes qu’on retrouve en introduction de ses œuvres complètes, publiées dans la collection «Quarto». Elle identifie 1952 comme l’une des périodes l’ayant «rendue écrivain». L’année correspond à l’incipit de La honte: «Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi.» À la source de l’écriture d’Ernaux, il y aurait donc un événement traumatique.

Les trois carrés est l’histoire d’une femme violée trois fois par trois hommes différents, ceci de manière si ordinaire et dans une répétition si banale que son récit devient un exposé simple et clair de la culture du viol. «J’avais pas vu ça comme ça», se dit Mélodie Vachon Boucher lorsqu’un psychologue, un jour, lui présente ses mauvaises expériences comme des viols: «Même après tout ce temps, je n’ai toujours pas l’impression qu’il m’appartient, ce mot.» Un grand classique, pas seulement à cause d’un certain refus de se victimiser: «Pour prendre conscience de l’omniprésence du viol, il nous faut plus d’images du viol tel qu’il est vraiment – il s’agit rarement d’une lutte violente avec un étranger suivie d’une utile excursion au poste de police», écrit Amy Berkowitz dans Tender Points, un essai très personnel sur le caractère non linéaire du traumatisme. «Et, pour comprendre l’impact du viol, il nous faut plus d’images montrant comment le viol perdure en nous – il ne s’agit pas seulement de quelque chose qui arrive une nuit.» (Et, pour survivre, tu devras peut-être écrire là-dessus toute ta vie.) Si l’auteure des Trois carrés n’avait aucune idée qu’elle subissait des viols, il y a fort à parier que les violeurs n’avaient pas conscience non plus de la nature de leurs actes. J’ai même du mal à écrire le mot violeurs sans guillemets ni italique. C’est bien là tout le problème de la culture en question.

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