Dossier

Shakespeare et le théâtre comme laboratoire du droit

Entretien avec Dominique Goy-Blanquet

Entre le théâtre élisabéthain et la pensée juridique, l’ouverture d’un questionnement sur les raisons infinies des actions humaines creuse une évidence: le pouvoir est lui-même soumis à la loi.

Professeure émérite à l’Université de Picardie, vous avez été présidente de la Société française Shakespeare de 2009 à 2015, un auteur auquel vous avez consacré de nombreux ouvrages. Mentionnons notamment Shakespeare et l’invention de l’histoire, dont une nouvelle édition, revue et augmentée, est parue en 2014 chez Classiques Garnier, et Côté cour, côté justice. Shakespeare et l’invention du droit, paru l’an dernier chez le même éditeur. Vous qui venez du milieu littéraire, vous êtes la première non-juriste du monde francophone, je crois, à publier un livre sur le thème du droit dans l’œuvre de Shakespeare. Comment en êtes-vous venue à aborder cette question chez le grand dramaturge, écrivain et poète anglais de l’époque élisabéthaine?

Au départ, effectivement, mon intérêt et mes travaux, c’est l’œuvre de Shakespeare. Mon premier sujet de recherche a porté sur les pièces historiques, dans lesquelles la question du droit se pose très rapidement. Déjà, le droit dynastique y est abordé: la Guerre des Roses (1455-1485) est une guerre de succession et les débats portent très longuement, dans les premières pièces de Shakespeare, sur la question de l’héritier légitime et de ce qui fonde son droit. Ces questions ont bien sûr agité l’Antiquité, mais le Moyen Âge, plus près de Shakespeare, n’y a pas échappé: qu’est-ce qui fait la légitimité du souverain? Est-ce la manière dont il a obtenu le pouvoir, dont il l’exerce, et au profit de quels intérêts? Une certaine partie du droit, donc, jouait déjà un rôle important dans les premières œuvres de Shakespeare que j’ai étudiées.

Mais une autre question est venue, beaucoup plus tard, croiser celle du droit. Une chose m’intriguait beaucoup, depuis longtemps: le théâtre élisabéthain est né dans les Inns of Court, les écoles de droit londoniennes. Il surgit à un moment où on cultive, en Italie, en France, les théories et les décors néoclassiques, alors qu’en Angleterre se développe ce théâtre public, un phénomène unique en Europe. Il se joue pratiquement sans décor, et refuse – ce n’est même pas qu’il ne s’en soucie pas – de se soumettre aux unités qui vont régir la scène classique. Ce lien originel entre le théâtre et le droit m’intriguait; j’en suis venue à me dire que ce n’était pas du tout une coïncidence, mais l’aboutissement d’un long processus. C’est pour cette raison que, dans mon livre, je parle d’abord longuement de tout ce qui a été le passé, ou enfin, les antécédents du rapport entre droit et théâtre. De nombreux écrivains, philosophes, mais également juristes utilisaient la forme du dialogue pour exposer leurs idées. C’est ce lien que j’ai cherché à explorer, à mettre en lumière.

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