De l’autre côté de la fenêtre

Au printemps dernier, je ter­minais mon mémoire de maî­trise dans un petit local réservé aux auxiliaires de recherche où j’avais eu la chance de me voir attribuer un espace de travail près d’une fenêtre. Sachant que la plupart de mes collègues traînaient leurs piles de livres à la bibliothèque quotidiennement, ou rédigeaient dans des bocaux éclairés au néon, je me disais que cette paroi vitrée était une forme de privilège dans une institution qui distribue les opportunités au compte-gouttes. Cette «place de choix» a pourtant perdu de son caractère paisible pendant quelques jours lorsque, vers la fin du mois de mars, un petit groupe d’ouvriers a entamé la réno­vation du pan de toiture adjacent à ma fenêtre. Chaque matin, mon regard, que j’avais pris l’habitude de laisser dériver en attendant que vienne un début de phrase, était distrait par des hommes en salopette Big Bill et en caps d’acier qui exécutaient à quelques mètres de moi une série de gestes dont je ne saisissais pas toujours la finalité, mais qui étaient, par opposition à mon mémoire en chantier, particulièrement fascinants. Ponctuellement, j’interrom­pais mon travail pour espionner leurs va-et-vient, leurs mouvements brusques, mais précis, leurs démarches lourdes, leurs échanges brefs et fonctionnels. J’observais avec un intérêt quasi anthropologique les scènes qui se déroulaient devant moi et qui avaient si peu à voir avec ma propre vie; elles me semblaient presque une fiction, un matériau comparable aux textes qu’on m’avait appris, tout au long de mon parcours universitaire en littérature, à décortiquer et à analyser.

À un moment, l’un des travailleurs, âgé d’une cinquantaine d’années, peut-être amusé de son côté par le spectacle d’une jeune femme qui passe une bonne partie de ses journées à fixer le vide et à boire du café, a volontairement attiré mon attention en agitant la main, puis m’a adressé un clin d’œil peu subtil, ponctué d’un hochement de tête appuyé. Mis à part la gêne d’avoir été prise en flagrant délit de procras­tination, ce geste m’a laissée sur le coup plutôt indifférente. Chose certaine, cette tentative de connivence ne m’a pas flattée. Il y avait dans cette attitude quelque chose de trop grossier, de trop radicalement différent de mes manières d’être et de celles des gens que je côtoie pour que j’envisage de me prêter au jeu, de répondre à cette marque d’attention par des yeux doux ou un sourire complice. Je n’ai pas non plus ressenti d’indignation, ni même d’irritation, même si mon background féministe m’a appris à lire dans ce type de compor­tements une tentative d’objectifi­ca­tion, à reconnaître là les marques d’un machisme ordinaire, insidieux parce qu’en apparence inoffensif. J’ai raconté l’anecdote à une collègue, qui m’a plainte, jugeant intrusif ce coup d’œil insistant adressé à même mon lieu de travail. Je comprenais son point de vue, mais je ne parvenais pas à être choquée, parce que cette œillade a priori déplacée me renvoyait à ma propre posture, à ce qu’il y avait d’également indécent dans ma manière de regarder ces hommes avec curiosité, comme s’ils appartenaient à un monde complètement extérieur au mien.

Pour moi, cette situation somme toute anodine révélait une frontière dif­ficilement franchissable. L’intrusion d’un groupe de gars de la construction dans mon environnement habituel éclairait le contraste entre les différentes façons d’entrer en contact et d’interagir qui prévalent dans les milieux «ouvriers» et dans ceux qu’on qualifie d’«intellectuels». À ce moment précis, je pouvais prendre la mesure de ce qui distinguait ces hommes qui installaient un revêtement de toiture devant moi et ceux qui circulaient dans le corridor derrière moi – des professeurs, des chargés de cours, d’autres étudiants. Il y en aurait long à dire sur les rapports de genre dans les milieux académiques, beaucoup d’histoires dérangeantes à raconter, mais les universitaires, règle générale, évitent de siffler les femmes qu’ils croisent, et ceux qui se permettent d’adresser des clins d’œil cochons sont rares. Dans les colloques et les soirées de lancement, on préfère les répliques hautaines aux blagues grivoises, le favo­ritisme et les invitations intéressées aux compliments libidineux. Les rapports de séduction malsains existent, mais ils prennent d’autres couleurs. L’université, comme le reste du monde, rassemble son lot de colons, mais les codes sociaux qui y prédominent contri­buent à maintenir un minimum de civisme. Comme dans la plupart des milieux éduqués et cultivés, je suppose, les femmes sont exposées à toutes sortes de gestes importuns, mais elles y demeurent malgré tout à l’abri, du moins partiellement, d’un certain type d’attitudes dégradantes. On y perpétue toutes sortes d’inégalités, on y effectue des tris, des exclusions où la beauté et la désirabilité entrent officieusement en ligne de compte, mais le sexisme des rires gras et des «beaux yeux beubé», on s’en tient loin. Ce sexisme-là, c’est pour les autres, les gros machos, ceux qu’on snobe et qu’on regarde de l’autre côté de la fenêtre.

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