Ces lieux où l’on dort…

Dans le premier des vingt tomes des Rougon-Macquart, La fortune des Rougon, et dès la première page, lorsque le lecteur sort de Plassans par la porte de Rome au sud de la ville, Zola lui signale, passées les maisons, un terrain vague que les gens du pays désignent sous le nom d’aire Saint-Mittre; c’est un carré d’une certaine étendue s’allongeant le long de la route («l’aire est comme une place qui ne conduit nulle part et que les promeneurs seuls traversent») qui était, anciennement, un cimetière; les vieux, en 1851, se souviennent des murs qui l’avaient encerclé et qui ont été depuis longtemps abattus.

Abandonné au bout d’un siècle de sépultures, ce cimetière, dont la terre était devenue si gorgée de cadavres que les fossoyeurs ne pouvaient bêcher sans arracher des lambeaux humains, s’était «épuré» chaque printemps, se couvrant d’une végétation noire et drue à travers laquelle avaient poussé des poiriers aux bras tordus, aux nœuds monstrueux; les gamins volaient ces poires que les ménagères du bourg avaient en dégoût. L’aire Saint-Mittre, écrit Zola, avait eu une fertilité formidable avec les pluies de mai et les soleils de juin, elle était comme une mer d’un vert sombre, profonde, piquée de fleurs larges, d’un éclat singulier. «La pourriture humaine fut mangée avidement par les fleurs et les fruits, et il arriva qu’on ne sentît plus, en passant le long de ce cloaque, que les senteurs pénétrantes des giroflées sauvages. Ce fut l’affaire de quelques étés.»

C’est sur ce cimetière enfoui que débute l’impétueuse fresque d’Émile Zola. Je me souviens qu’à ma première lecture en cachette de La fortune des Rougon, vers la fin des années cinquante, à quinze ans en classe de syntaxe, cette fertilité formidable d’un cimetière m’avait grandement impressionné. Ma vie durant, j’allais entretenir une fascination certaine envers les lieux retirés où l’on enterre les morts, ces lieux où l’on dort si l’on en croit la signification du mot grec koimêtêrion.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 319 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!