Critique – Littérature

Tout le temps perdu

«Je pouvais faire des promesses, à moi-même et aux autres, et j’aurais toute l’éternité pour les tenir. Je pouvais rester debout toute la nuit et faire des erreurs, et rien de tout cela ne compterait.» À son arrivée à New York, au début de la vingtaine, une jeune femme sent le temps se dérouler à l’infini devant elle, éblouie par les promesses de visages à découvrir et d’aventures à vivre dans cette ville mythique. Les après-midis se volatilisent en projets flous et en longues rencontres amicales avec des gens aux carrières tâtonnantes. Huit ans plus tard, proche de l’écroulement, elle constate que «la cadence dorée s’est brisée», que «toutes les promesses ne seraient pas tenues, que certaines choses sont bel et bien irrévocables, et que tout cela avait compté après tout, chaque fuite, chaque procrastination, chaque erreur, chaque mot, tout».

Au cours de ma propre vingtaine, j’ai relu d’innombrables fois «Adieu à tout ça», cet essai de Joan Didion où elle revient, avec le phrasé mélancolique et elliptique qui est le sien, sur ses années de jeunesse dans le New York des années soixante. Le Montréal des années 2010 ne me semble pas bien différent. Les gens autour de moi, des littéraires et des militants, ne sont pas de ceux qui se sont casés à vingt-cinq ans, poussés à optimiser leur emploi du temps par un travail sérieux et deux enfants. L’écriture, les projets politiques et collectifs, les amours confuses faites d’attentes et d’hésitations: comme sur la montagne magique de Thomas Mann, toutes ces heures perdues sans trop de remords ont fini par se figer en années, qu’on contemplera plus tard ébahis par la quantité de temps disparu on ne sait où.

Ce rapport angoissé au temps, on le ressent viscéralement dans le premier recueil de nouvelles de Stéfanie Clermont, Le jeu de la musique. Le thème de la vingtaine incertaine n’est pas neuf; rien qu’à l’automne 2017, on l’a retrouvé dans deux autres ouvrages québécois, Aphélie, de Mikella Nicol, et Les cigales, d’Antonin Marquis. Ce dernier livre traite de surcroît de la grève de 2012, qui fait une apparition rapide dans Le jeu de la musique. Mais le recueil de Clermont s’avère, malgré le manque d’ambition de ses personnages toujours un peu paumés, un ouvrage d’une ampleur assez rare dans le paysage québécois où les ouvrages courts, centrés sur une conscience et une trame narrative uniques, dominent. Même s’il est toujours convenu de parler d’un livre qui «fait le portrait d’une génération» et «saisit l’esprit du temps», j’ai le sentiment que, pour une fois, ces lieux communs s’avèrent justes avec Le jeu de la musique. Bien sûr, tout cela est une question d’affinités; pour ma part, en lisant Clermont décrire mon quartier comme si elle y habitait, j’ai espéré la croiser, lui parler, devenir son amie.

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