Dossier

La chanson dans tous les sens

Je me rappelle toujours avec beaucoup de plaisir la fois où, à la télévision française, j’ai vu Serge Gainsbourg, assis devant un piano, prendre un malin plaisir à marteler à un Guy Béart outré que la chanson était un art mineur. «Un art majeur demande une initiation. Pas un art mineur comme les conneries que nous faisons. On n’a pas besoin d’une initiation pour la chanson comme pour l’architecture, la peinture, la musique classique. Et la littérature! Nous ne faisons pas de la poésie», qu’il disait.

Je ne sais s’il croyait ou non à son affirmation ou s’il cherchait surtout à faire enrager Béart, Pivot, et le public qui se trouvait avec lui sur le plateau, mais les oh!, les voyons!, les ah là, là! des offusqués étaient des plus divertissants.
Art mineur ou pas? La question est de toute façon byzantine et sans grand intérêt. N’empêche. Que ce qui trouble l’humain puisse passer du cri, du rire et des larmes aux mots, à la voix et à la musique demeure un phénomène bouleversant. Est-ce parce que la parole rythmée, par la mélodie ou la mélopée, plonge à peu près aussi loin dans la mémoire de la communauté humaine que la peinture sur les parois des grottes? Ou qu’immanquablement elle rappelle à bon nombre d’entre nous les berceuses ensevelies de la petite enfance? Toujours est-il que la chanson prend d’assaut le corps de celui qui la chante – les cordes vocales, à l’instar de celles du piano et de la guitare, ça vibre – comme de celui qui la reçoit; dès lors elle nous permet de répéter de façon concrète une expérience immémoriale. Avant le sens, la chanson nous le susurre, parfois nous le hurle, il y a l’émotion et l’expérience sensible.

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