Dossier

Cette idiote si utile

Denise Bombardier, l’épouvantail adoré.

Station Crémazie, le pressentiment de la disparition l’agrippe et l’accable, l’afflige et l’abat. Dans le wagon, 47 passagers sur 49 fixent un téléphone. Lorsqu’ils relèvent les yeux des écrans, plusieurs tonitruent de l’anglais, les autres piaillent des indigences: l’arrogance coloniale le dispute à l’insipidité native. L’indifférence au Québec est totale. On est à Kitchener, Calgary, Yellowknife ou Saskatoon, dans n’importe quelle ville fadasse et quelconque. On est au Canada.

Autour d’un «Minervois pas piqué des vers, tu m’en donneras des nouvelles» et d’une «p’tite paëlla concoctée sans façon» par le maître de maison, les convives gourmandent l’inhumanité de Donald Trump, de Stephen Harper et de Richard Martineau. Pays d’Oc et chorizo, les gastronomes arrosent et savourent friamment leur indignation. À la mention de Denise Bombardier, les régalés mettent les bouchées doubles. Lui avale tout rond, sans appétit au milieu de ces bourgeois buñuelesques qui ne veulent que bouffer. Un peu avant le dessert, il prend poliment congé des fines bouches sans aucun charme discret. Qu’il n’y ait pas de malentendu. Il aurait pu passer à table avec ces goinfres et ces ivrognes de certitudes. Denise Bombardier se trouvait à ses côtés au Salon du livre de la capitale. Lorsqu’on lui a tendu Le Québec n’existe pas, livre que l’auteur de cet article a écrit, la célèbre journaliste de droite s’est écriée: «Pourquoi la version anglaise?» On lui a expliqué que le texte portait sur l’extinction du Québec, sur l’évanouissement de la langue française. Sur ce, elle a pitché le livre devant elle, les lèvres sévèrement pincées.

De manière générale, il réprouve cette chroniqueuse omniprésente, acariâtre et obscurantiste: il a maintenant des raisons personnelles de ne pas l’aimer. Toutefois, s’en prendre à Denise Bombardier dans certains lieux savants ou branchés, où tout le monde l’abhorre déjà, c’est enfoncer les portes ouvertes des chambres d’écho. Il faut briser le consensus des cercles intellectuels ou artistiques, pas le forger. Unanimes, les milieux «de la culture» se définissent désormais contre le reste d’une société qui les écorche et les froisse, en retrait d’un monde inconvenant qui les choque et les chiffonne; dès lors, ces milieux sont «culturels» parce qu’ils sont offensés, non pas parce qu’ils aiment la musique, le théâtre ou les idées. L’entre-soi souvent étanche, dédaigneux et soviétique des arrondissements centraux de Montréal, où se concentrent ces âmes sensibles, lui tombe encore plus sur la tomate que l’éditorialiste besogneuse, maboulesque et rétrograde qui sévit dans les tabloïds et la télé trash. En effet, pourquoi Denise Bombardier plutôt que cette pimpesouée séparatiste qui n’a de cesse de déclamer sa hargne envers les indépendantistes dans les émissions littéraires? En effet, pourquoi Denise Bombardier plutôt que cette Marie-quatre-poches maoïste qui n’en finit plus de fulminer sa grossièreté contre les sociaux-démocrates dans les médias bienséants? Pourquoi ne pas remettre ces deux innocentes-là à leur place? Parce qu’elles sont «souverainistes», mon œil, et «progressistes», me semble, alors que Denise Bombardier est monarchiste ou «populiste»?

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