Dossier

De quoi le nom de Le Pen est-il le nom?

Jean-Marie-Marine-Le-PenTM.

Nous vivons, en France comme au Canada, dans un de ces pays, pas si nombreux sur la planète, qu’on appelle démocratiques. On veut généralement dire par là des États de droit dans lesquels de multiples libertés sont garanties par les institutions, à commencer par la liberté d’expression: en usant de celle-ci, nous ne risquons pas d’être emprisonnés, torturés ou exécutés. De cela, nous devons assurément nous féliciter. Cependant, cette absence de censure juridique n’empêche pas que s’y exerce une censure plus insidieuse, celle qui, par le truchement de divers procédés d’intimidation, conduit à l’autocensure. Le nom générique de cette censure nous est venu des États-Unis: c’est le politiquement correct, qui se caractérise par une double intrusion de la morale, ou plutôt du moralisme, dans le débat intellectuel comme dans le débat politique. Intrusion d’une morale de l’intention d’abord: ce que vous dites est honteux parce que vous ne pouvez le dire qu’en poursuivant des objectifs méprisables, poussé que vous êtes par des intérêts égoïstes ou des passions tristes. Intrusion d’une morale conséquen­tialiste ensuite: ce que vous dites est scandaleux parce qu’en le disant vous faites le jeu de X ou de Y. En France, X ou Y porte un nom, celui de Le Pen.

Mais qui est donc ce sulfureux personnage dont le patronyme a servi à créer le substantif lepénisation et le syntagme «lepénisation des esprits»? Jean-Marie Le Pen est apparu sur la scène politique française au milieu des années 1950 lorsqu’il fut élu député à l’âge de 28 ans sur la liste poujadiste1. Il avait été auparavant un président de la corporation des étudiants en droit de Paris enclin à faire le coup de poing contre les communistes. Officier parachutiste en Indochine, puis en Algérie, il fut accusé d’y avoir pratiqué la torture, sans que la chose fût clairement établie. Au milieu des années 1960, il participe activement à la campagne électorale de Tixier-Vignancour contre le général de Gaulle, puis disparaît de la scène politique jusqu’en 1972, date à laquelle il est choisi par le mouvement néofasciste Ordre nouveau pour présider un nouveau parti à vocation électorale qui en serait comme la vitrine légaliste, le Front national (FN). Même s’il fréquente d’anciens collaborateurs, Le Pen n’est pas un fasciste: avant tout anticommuniste, antigaulliste, populiste et conservateur, libéral en économie, il fait figure de modéré à côté des activistes d’Ordre nouveau et n’a rien d’un séditieux. Dès sa création, le nouveau parti s’inscrira dans l’ordre des institutions républicaines.

Pendant 12 ans, le Front national n’obtiendra que des scores dérisoires aux différentes élections, le plus élevé étant celui de 1,32% aux élections législatives de 1973. Son ascension commence après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, donc l’accession de la gauche au pouvoir. Elle est favorisée par le nouveau président, qui cherchait ainsi à déstabiliser la droite tout en limitant les risques de défaites électorales, et elle se poursuivra continûment jusqu’à l’élection présidentielle de 2002, où Jean-Marie Le Pen, devançant le candidat de la gauche, se qualifiera pour le second tour. Nettement battu par Jacques Chirac qui obtient plus de 82% des voix, il se représente en 2007 et ne parvient qu’en quatrième position au premier tour avec un peu moins de 10,5% des voix. En 2011, il laisse la présidence de son parti à sa fille Marine. Celle-ci accentue de façon décisive l’évolution du Front national vers des positions antilibérales, antieuropéennes, antiaméricaines, protectionnistes et populistes: intervention de l’État dans l’économie, refus des privatisations des entreprises publiques, abrogation de la loi assouplissant le code du travail, augmentation du SMIC (salaire minimum de croissance), revalorisation du traitement des fonctionnaires, retour à la retraite à 60 ans, sortie de l’euro, sortie de l’OTAN.

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