Dossier

N’euphémisons pas l’inacceptable!

Poutine, un monstre… à qui il ne faut rien céder.

Poutine serait-il un «monstre nécessaire», une sorte d’alibi pour s’enfermer dans le confort d’une pensée binaire qui nous distrairait des véritables questions politiques? Le désigner comme un adversaire monstrueux ne serait-il pas un moyen de dissimuler nos propres erreurs et fautes, un subterfuge pour détourner l’attention de notre immobilisme et de notre irresponsabilité face aux problèmes de nos sociétés, aux péchés de nos démocraties, aux drames de la mondialisation, etc.? Cette «nécessité» ne serait-elle pas un refus de faire notre autocritique? Une stratégie cynique pour maintenir notre domination du monde?

La question me taraude depuis qu’elle m’a été posée. Au point de me rendre difficile, encore à l’instant, la lecture des puissantes chroniques d’Aslı Erdoğan publiées sous le titre Le silence même n’est plus à toi. Je tourne les pages, mais la question s’insinue entre les lignes et me fait perdre le fil. L’écrivaine turque vient de passer plusieurs mois en détention dans les geôles d’un autre «monstre nécessaire» qui porte, ironie de l’histoire, le même nom qu’elle. J’ai du mal à penser que, pour ne pas se faire prendre au piège de la «nécessité du monstre», il faudrait compter pour peu de choses ce qu’a enduré cette femme éprise de liberté, passionnée d’altérité, sensible à la violence faite aux Kurdes, à la mémoire du génocide arménien, à la souffrance des enfants martyrisés, à la déchirure des femmes violées... C’est pourtant bien le danger que nous fait courir cette question: celui de réduire l’inacceptable à un euphémisme. Or, il y a bien, en Turquie comme en Russie, de l’inacceptable.

En Chine aussi. Songez au prix Nobel de la paix 2010, Liu Xiaobo, arrêté en décembre 2008 et condamné à onze ans de détention pour le seul crime d’avoir transposé en Chine la célèbre Charte 77 par laquelle Václav Havel et quelques autres réclamaient le respect du droit en Tchécoslovaquie. Sa femme, Liu Xia, poète et plasticienne, qui n’était accusée de rien, fut assignée à résidence et elle en a été pratiquement brisée… Liu Xiaobo ne sortit de prison que pour mourir, en juillet dernier, dans une chambre d’hôpital sous haute surveillance policière. C’est à peine si on a entendu quelques protestations polies.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 319 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!