Dossier

Avec ou contre nous

La vie dans une revue d’idées n’est pas un long fleuve tranquille; c’est le propre d’un lieu proposant des réflexions placées sous le signe de la liberté que de susciter des débats. Aussi faut-il confesser une certaine naïveté collective pour avoir cru qu’en proposant un dossier sur des figures qui soulèvent la controverse, nous échapperions nous-mêmes aux discussions enflammées.

Quelques mois après l’élection de Donald Trump, au terme d’une campagne électorale ubuesque, et celle d’Emmanuel Macron, soutenue par de larges pans de la gauche cherchant à barrer la voie à Marine Le Pen, l’idée du dossier de ce numéro surgissait lors d’une rencontre du comité éditorial de Liberté. Au départ, un constat simple: encore une fois, en France, au nom de l’opposition au Front national, la gauche s’était ralliée à la droite pour «éviter le pire». Aux États-Unis, on se plaisait à détester Trump, comme si cela suffisait à définir une politique, sans avoir à réfléchir à ce qui pouvait expliquer la débandade du Parti démocrate. Au Canada, notre détestation de Harper permettait à elle seule, à en croire plusieurs, de dessiner les contours d’un pays où il ferait bon vivre. Pour l’heure, cela a surtout permis à Justin Trudeau de gouverner en exploitant les mots-clés de la gauche sans avoir à concrétiser une vision cohérente du XXIe siècle qui puisse engendrer quelque engouement.

Trump, Le Pen, Harper, trois figures qui, canalisant la haine, se transforment en autant d’épouvantails capables d’anesthésier la réflexion. La table avait déjà été mise par George W. Bush, en septembre 2001. Ceux qui ne se rangeaient pas du côté des États-Unis dans leur lutte contre le Mal étaient réputés être contre eux. Pas besoin de discours quand les armes peuvent parler avec bien plus de force et d’efficacité. Nous l’ignorions alors, mais se trouvait du coup balisé le nouveau «terrain de jeu» du débat public et de l’espace politique que la suite d’un XXIe siècle encore jeune n’allait pas manquer de confirmer.

Le débat prend du temps, de la réflexion, mais aussi de la générosité et de l’ouverture. Nous le savons. Pourtant, la réalisation du dossier que nous vous offrons dans ce numéro nous a fait vivre ce que nous cherchions à dénoncer. Nous ne sommes pas toujours d’accord sur tout au comité éditorial, et c’est très bien ainsi, mais il n’y avait encore jamais eu autant de résistance. Les uns pouvaient défendre le point de vue adopté par certains textes alors que les autres le rejetaient absolument. Nous avons réussi à finaliser notre dossier, mais les différends montrent la difficulté du thème auquel nous avons décidé de nous attaquer, et les textes portent la marque de cette ambivalence.


Nous avions d’abord pensé ce dossier autour de la figure du monstre, celui qui provoque le dégoût mais aussi la fascination. Nous cherchions à comprendre ce que révèle la tendance à se représenter en monstres certaines figures de pouvoir (dans la sphère politique, mais, plus largement, dans les milieux médiatique et culturel). Comme si une telle désignation était nécessaire pour justifier d’éviter certains débats; comme si renvoyer certaines personnes dans l’inhumanité nous permettait de nous dédouaner de notre sentiment d’impuissance collective. Cette monstruosité, nous disions-nous, n’est-elle pas aussi le reflet de notre époque, d’un système de valeurs, d’idées? Ces monstres, ou la fabrication de ces monstres, ne sont-ils pas la marque d’un désengagement à l’égard d’une histoire que nous subissons bien plus que nous ne la faisons? Nous sommes doués pour repérer nos monstres et nommer leurs crimes, mais pourquoi sommes-nous incapables de les combattre efficacement? Il semble que certains personnages paralysent la pensée, comme s’ils avaient le pouvoir de nous pétrifier, de neutraliser toute action, toute prise de parole.

Cette figure du monstre a par la suite évolué vers celle du diable, car si le monstre peut tuer et ravager, il le fait en plein jour, c’est Frankenstein qui se met en colère et qui détruit tout sur son passage. Le diable, lui, est pervers. Il montre et il cache dans un même temps; il sème la confusion, si bien que l’on ne sait plus trop où l’on se situe. Il retourne toutes les situations à son avantage et peut nous faire croire aux mensonges les plus absurdes, à des vérités «alternatives». Il nous paralyse lui aussi, mais réussit à nous faire penser que c’est pour notre bien.


On raconte que, dans la Grèce antique, deux individus qui faisaient commerce scellaient leur pacte en brisant un bout de poterie. Chacun d’eux pouvait repartir l’âme en paix en se disant que si, plus tard, eux-mêmes ou leurs descendants voulaient continuer de faire des affaires, ils n’avaient, en se retrouvant, qu’à ressortir leurs tessons et à les mettre ensemble. Le morceau ainsi recollé se nommait symbolon, nom tiré du verbe symballein – qui signifiait justement «mettre ensemble» – et qui a donné, en français, le nom «symbole». Le symbole, aujourd’hui, consiste toujours à «mettre ensemble» deux choses, en l’occurrence une idée abstraite et une image concrète, ainsi le langage est symbole. On comprendra que l’inverse du symbole est ce qui sépare.

Si le symbole est, étymologiquement, ce qui unit ou rapproche, le diable, lui, est ce qui divise. Les deux noms, qui ont pour suffixe -bolos, se distinguent par leurs préfixes antinomiques sym- («ensemble») et dia- («en travers»). Le diable est donc celui qui sème la bisbille, la zizanie, la dissension. Et la littérature regorge de figures diaboliques cultivant et inspirant la haine: Picrochole, Tartuffe, Ubu… Tantôt roi, tantôt religieux, tantôt financier, ils occupent toujours – peu importe l’époque qu’ils brouillent – des places de pouvoir. Ils brisent, non plus des pièces de poterie, mais des pactes d’amitié ou des promesses de confiance, divisent les peuples ou les familles, opèrent des scissions, inspirent des soupçons, créent des cassures qui leur permettent de saccager des villages, d’investir des maisons, de s’approprier les biens, de tuer, de voler, de violer. Et dès que le rideau s’ouvre sur leurs esbroufes, le discours, paradoxalement, se clôt…

Les figures du mal du XXIe siècle – malgré les avertissements lancés par les écrivains – semblent avoir quitté leurs fictions pour mieux envahir le réel et le saboter en toute impunité. À quoi – et à qui – peuvent-ils bien servir? Que font-ils eux-mêmes en coulisses pendant qu’on éclaire leurs masques? Pourquoi les manifestations de notre indignation semblent-elles participer d’un intermède divertissant dans un spectacle qu’ils ont eux-mêmes mis en scène?

Il ne s’agit pas, évidemment, de détacher notre regard de ces personnages controversés, ni de réduire leurs crimes, leurs lâchetés ou leurs grossièretés à de simples diversions, mais plutôt de trouver d’autres voies, pour les penser et les combattre, que celles qu’ils ont pavées eux-mêmes. Certains d’entre eux voudront être perçus comme des sauveurs, des héros; d’autres se représenteront au contraire comme de nécessaires rebelles, des agents provocateurs, ou bien de courageux porte-parole de la majorité silencieuse. Dans tous les cas, ils dictent le ton et les thèmes du discours, assignent et fixent les positions de chacun sur le territoire des idées, ne laissant aucune marge de manœuvre permettant à la pensée d’investir l’espace de la nuance, de l’analyse.

Les figures du mal occupent encore et toujours des postes de pouvoir, éructent sur toutes les tribunes. Elles sont ministres, présidents, animateurs, chanteurs… elles appartiennent aux sphères politique ou culturelle. Ces nouveaux diables – qu’ils soient à la tête d’un pays ou d’une émission populaire – ont toujours ceci de commun qu’ils continuent de diviser. On est avec eux ou contre eux.

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