Entretien

Keith Kouna / René Lussier

Schubert dans l’hiver québécois

Le voyage d’hiver, première collaboration entre Keith Kouna et René Lussier, est une réinterprétation étonnante des lieder de Schubert. Les deux musiciens nous racontent aujourd’hui comment ils se sont approprié une œuvre du XIXe siècle pour en faire un projet unique dans le paysage artistique québécois.

Qu’est-ce qui, dans cette œuvre-là, t’a touché, chamboulé au point de te donner envie de te lancer dans un tel projet de réécriture et d’interprétation?

Keith KounaLe voyage d’hiver est une œuvre que j’aime vraiment beaucoup. En 1995, quand j’habitais à Joliette, j’ai entendu une pièce à Radio-Canada, c’était la sixième du cycle, Wasserflut ou «l’eau des inondations». Je suis allé me chercher le disque le lendemain. Ce qui m’a touché, d’abord et avant tout, c’est la beauté des mélodies, l’intensité, l’ambiance et la puissance de cette œuvre dans son côté très nu, piano et voix seulement. Et puis il y a un côté très accrocheur, très pop pour du classique, on finit vite par reconnaître et fredonner les pièces, ce qui est rare. C’est sombre et lumineux à la fois. C’est vrai. C’est beau. À l’époque, je suivais des cours de chant classique, je m’étais mis en tête de chanter tout le cycle un jour. En allemand, évidemment! Et comme dans ma version préférée, celle de Dietrich Fischer-Dieskau avec Daniel Barenboïm au piano, la version à laquelle je suis resté scotché. Mais j’ai finalement laissé tomber mes cours de chant, je me faisais chier, pas la discipline ni la patience.

Comment le projet s’est-il finalement mis en place?

K.K. — Un moment donné, à force d’écouter Le voyage, dans mon char, surtout, je me suis mis à improviser un peu n’importe quoi sur les mélodies et, peu à peu, l’idée d’écrire de nouveaux textes dessus et de les chanter a fini par germer. Ça s’est concrétisé tranquillement pas vite, surtout à partir du moment où j’en ai parlé à Vincent Gagnon, mon pianiste, et à Martien Bélanger, mon guitariste, qui ont vraiment flashé et trouvé l’idée excitante. À partir de là, j’avais un projet! Au tout début, je voulais faire Le voyage d’hiver piano-voix, en restant vraiment très près de l’original, sauf pour les textes. Vincent Gagnon trouvait l’idée attrayante, mais en même temps, comme on n’est ni pianistes ni chanteurs classiques, on a fini par se dire que refaire un Voyage moins bien joué et moins bien chanté n’était peut-être pas l’idée du siècle. Tant qu’à faire, il valait mieux s’attaquer à un réarrangement musical en allant chercher dans Schubert ce qui pouvait nous amener ailleurs.

René Lussier — C’est un des musiciens de Keith, Martien Bélanger, qui m’a demandé si j’avais envie de réaliser avec lui un projet studio autour du Voyage d’hiver – que, pour ma part, je ne connaissais pas. Schubert, pour moi, ça se limitait à La truite. Ça faisait peut-être deux ou trois ans que Keith gossait là-dessus, avec ses complices de Québec, et ça se voulait un trip rock. On m’a envoyé des croquis, trois ou quatre pour chaque pièce, et il y avait vraiment toutes sortes de choses là-dedans: du rock, de l’électro, du punk, des séquences midi, etc. Ce n’était pas n’importe quoi, parce que c’était toujours Schubert, toujours Kouna, mais c’était pas mal disparate. J’ai beau aimer les trucs éclatés, ça manquait d’unité. Ça avait plus l’air d’une compilation, toujours chantée par le même chanteur, que d’un ensemble ou d’un tout.

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