Éditorial

Droit de cuissage et consumation

Le 2 janvier dernier, un peu avant 11 h 00, le dirigeant d’entreprise le mieux rémunéré au pays avait déjà gagné ce que le travailleur moyen gagne en une année. Faut-il s’étonner que le Centre canadien de politiques alternatives estime que les 100 entreprises canadiennes accordant les meilleurs émoluments à leurs dirigeants permettront à ceux-ci de gagner environ 200 fois le salaire moyen d’un travailleur? Le dogme de la croissance économique, même récité avec une conscience «verte», permet de nourrir cette insatiable gourmandise. Et alors qu’on nous serine qu’il faut travailler pour gagner sa vie, l’intelligence artificielle semble devenue pour nos élus la voie royale pour le développement économique. Faut-il en rire? La théologie du «toujours plus» carbure maintenant à ce qui promet de transformer le travail en champ de ruines, un travail dont on ne cesse pourtant de vanter le caractère émancipateur. Cherchez l’erreur. Me revient encore à l’esprit cette formule prophétique de Marx: «Le mort saisit le vif.» Quand l’intelligence est coupée de ses racines sensibles, au point de nous faire oublier qu’on éprouve le monde d’abord par nos sens, tout devient possible, y compris la jouissance infinie, cette injonction postmoderne dont on voit de plus en plus les effets délétères. Le tsunami que l’affaire Harvey Weinstein a déclenché, aux États-Unis puis un peu partout dans le monde, l’illustre bien.

On évoque aujourd’hui le «droit de cuissage», ce droit médiéval qui aurait permis au seigneur de passer avec toute femme nouvellement mariée à un vassal ou à un serf sa nuit de noces. Un médiéviste aussi sérieux qu’Alain Boureau n’a pourtant pas hésité à écrire que ce «droit» n’a jamais existé, qu’il n’est qu’un mythe ayant favorisé la construction d’un «étalon rudimentaire de la liberté personnelle», permettant en quelque sorte de prendre la mesure de l’émancipation venue avec la sortie de ce monde «barbare». On peut pourtant poser la question autrement: le «droit de cuissage» n’a-t-il pas au contraire trouvé les conditions idéales de son déploiement dans les dernières décennies? Il ne s’agit pas ici d’idéaliser le passé mais de réfléchir sur les événements des derniers mois en les replaçant dans le contexte d’une transformation globale du monde.

Il serait évidemment ridicule de prétendre qu’une chose comme le «droit de cuissage» se trouve tapie dans quelque législation contemporaine. Les idéaux de liberté, d’autonomie, de consentement sont au contraire des principes affichés haut et fort. Mais comment ces grands principes s’ancrent-ils aujourd’hui dans la réalité? Peu à peu vidée de sa dimension politique, la liberté est devenue affaire purement individuelle: elle ne renvoie plus à l’autonomie que la société se reconnaît, à sa capacité d’orienter son histoire, mais à des choix purement individuels. Ici, l’anarcho-capitalisme le plus débridé peut parfaitement cohabiter avec, par exemple, la défense de la prostitution ou de la maternité de substitution, réduites à des choix. Si des femmes consentent à devenir «travailleuses du sexe» ou à «louer» leur utérus, au nom de quoi pourrait-on les en empêcher? Que cela s’inscrive parfaitement dans la dynamique de marchandisation généralisée ne saurait justifier une atteinte aux idéaux de liberté, de consentement et d’autonomie; que cela nourrisse des rapports d’assujettissement individuels en parfaite résonance avec la destruction contemporaine des institutions et l’extension de liens de vassalité ne devrait pas non plus troubler nos esprits libres. Il y a pourtant là matière à discussion et à débat, auquel l’esprit du temps semble bien peu disposé, ivre et fier de l’émancipation qu’il se targue de nourrir.

Il faut se réjouir de voir dénoncés haut et fort la violence sexuelle, le harcèlement et autres formes d’oppression (iniquités salariales, notamment) dont sont victimes de trop nombreuses femmes. Il faut également espérer que cela mette fin à la culture du silence dont les agresseurs ont depuis longtemps profité. Mais il faut aussi souhaiter que cela permette de réfléchir et de débattre, collectivement, sur une dynamique de développement qui ne saurait durer. La transformation du corps des femmes en objet de consommation dessine en effet depuis longtemps un monde réifié, dans lequel nous serons tous réduits en pièces interchangeables. Il est à cet égard curieux que certains voient dans le mouvement actuel une forme de retour au puritanisme. Le contrôle du désir, voire son abolition, passe maintenant plutôt par le développement d’une culture de consommation effrénée, une espèce de pornographie généralisée, dans lequel le vide exige d’être comblé le plus rapidement possible. Or c’est dans ce manque, dans cet espace vacant, que le désir peut affleurer et que la rencontre de l’autre devient possible (permettant en même temps à chacun de se rencontrer soi-même, en quelque sorte). Cela s’appelle la culture, qui pose donc déjà des limites entre soi et l’autre (et entre soi et lui-même, comme quoi le sujet n’est jamais en parfaite adéquation avec lui-même). Cet écart se creuse en même temps qu’il relie les gens entre eux à travers le langage. Sans cette distance, il n’y a pas d’altérité, il n’y a que des «choses» disponibles à la consommation. Mais celle-ci, parce qu’elle rend impossible la construction de soi et d’autrui, est donc aussi consommation de soi. C’est pourquoi la société de consommation est d’abord, dans sa logique constitutive, consumation. Elle est une culture de la mort, de la destruction.

Si le désir – et donc le rapport à l’autre – est fondamental dans la construction du sujet (contrairement à la fable libérale qui en fait une donnée de nature), on peut dire de la séduction – et des mots à travers lesquels elle se déploie – qu’elle participe elle-même de cette construction. Ces mots ouvrent d’abord un espace en établissant un rapport qui, à son niveau le plus fondamental, n’est pas un rapport de pouvoir. Les mots peuvent blesser, c’est incontestable, mais ils peuvent aussi empêcher le passage à l’acte. C’est pourquoi il est dangereux de refuser, par principe, de distinguer les violences verbales et physiques: les premières ne sont pas nécessairement un prélude aux secondes, même si les violences physiques sont, elles, précédées de violences verbales. Cela ne signifie aucunement, cela va de soi, qu’il faille accepter tout ce qui se dit. Si la séduction n’est pas en soi traversée par des rapports de pouvoir, elle le devient lorsqu’elle agit comme moyen d’asservir l’autre et n’est plus ce qui permet l’ouverture ou la rencontre. Elle se fait alors peut-être autre chose et il est vrai que la ligne séparant la séduction et, disons, la manipulation, peut être très mince. Oui, la séduction peut être investie par toutes sortes de puissances, et les femmes qui nous parlent depuis quelques mois nous le rappellent avec fracas. Ce danger est d’autant plus grand que le pouvoir politique, en se dissolvant, voit se multiplier les puissances capables d’influencer directement, au quotidien, la vie de citoyens et citoyennes devenus consommateurs et consommatrices, quand ce n’est pas purs objets de consommation. L’omniprésence de la publicité dans le monde contemporain est à cet égard symptomatique. En mutilant la langue, en l’instrumentalisant, elle menace la capacité de celle-ci d’ouvrir l’espace et de nous relier les uns aux autres: toutes les violences physiques deviennent alors possibles.


Que peut alors signifier le deuil dans une culture de la mort? Comment peut-on faire son deuil dans un monde où la culture s’est faite industrie? Cela ne concerne pas que la perte d’un être cher. La vie est remplie de deuils, petits et grands: une amitié perdue, un sport qu’on ne peut plus pratiquer, une photo égarée, un amour échoué, un lieu qu’on ne peut plus habiter, une saveur à laquelle on doit renoncer, etc. Moins de deux ans après mon arrivée à la direction de Liberté, il me faut commencer à faire le deuil de ce que je voyais pour elle dans les prochaines années. En quittant Liberté, je ne peux que déplorer les difficultés qui frappent les revues d’idées, dans un monde où la culture est d’abord associée à la distraction plutôt qu’à la réflexion –  et de ce fait, trop souvent dénaturée par une logique gestionnaire. Cela, j’en suis convaincu, ne rend pourtant pas impossible l’existence de ces lieux pour la pensée critique. Mais cela exige un combat incessant, de tous les jours, pour affirmer, à l’encontre du nihilisme ambiant, qu’il vaut la peine de résister à la «désertification» d’un monde en passe de se vider de tout désir de durée. Parce que c’est précisément la fragilité du monde qui lui assure un terreau fertile à l’éclosion d’improbables beautés.

Pendant mon court passage à Liberté, j’ai eu la chance de croiser des personnes formidables et de travailler avec des gens qui avaient à cœur de poursuivre l’histoire de Liberté, avec l’appui de ses lecteurs et lectrices. Je tiens donc à remercier chaleureusement tous les collaborateurs et collaboratrices de Liberté, les membres du comité éditorial ainsi que tous mes collègues de travail, et particulièrement Rosalie Lavoie, dont le soutien et le professionnalisme ont toujours été exemplaires. D’autres aventures m’attendent ailleurs, mais je souhaite longue vie à Liberté, dont le Québec a encore besoin, peut-être plus que jamais.

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