Rétroviseur

La trahison des images

Cette chronique, où l’on réinvestit des œuvres anciennes ou oubliées pour en montrer la pertinence contemporaine, s’est jusqu’à maintenant attardée à la littérature (et à la musique, au dernier numéro). Cependant, dans un monde hypermédiatique bombardé d’images, il serait –  sans vouloir faire de mauvais jeux de mots  – aveugle de négliger le champ iconique. The Upside-Downs of Little Lady Lovekins and Old Man Muffaroo (1903-1905), de Gustave Verbeek, une bande dessinée d’une rare audace formelle, nous permet, encore aujourd’hui, de nous interroger sur la manière dont nous lisons les images, et surtout la manière dont on nous les fait lire.

Le procédé en œuvre ici –  plutôt unique dans l’histoire de la bande dessinée, il faut le dire –, s’il est d’une apparente simplicité, constitue en fait un véritable tour de force. Pendant 64    semaines, l’auteur réussit à construire un strip hebdomadaire de six cases (soit deux bandes de trois cases) qui se trouve en fait à en contenir douze; pour lire la seconde partie, il faut tourner la bande dessinée «à l’envers». Bien sûr, comme ces courtes histoires sont appuyées de récitatifs (cartouches de texte au haut des cases), ceux, inversés, au bas de celles-ci fournissent déjà l’indice d’une lecture tête-bêche. Mais la stupéfaction de découvrir que les images, elles aussi, se lisent de deux manières, qu’elles révèlent une réalité cachée dès qu’on les retourne, qu’elles contiennent en fait une seconde image superposée, force l’admiration autant qu’elle plonge le lecteur dans une profonde perplexité par rapport à ce qu’il croit voir. Ainsi, les cieux deviennent des mers et les poissons, des oiseaux; les mon­tées deviennent des chutes et les entrées, des sorties; le sourire de la joie devient le rictus de la tristesse; et, surtout, petite fille et vieil homme deviennent vieil homme et petite fille –  trahison des âges comme des sexes.

Itinéraire culturel

À cet effet, il ne sera pas surprenant de découvrir que l’identité de Verbeek est multiple. Si, sur le plan artistique, il est à la fois auteur de bandes dessinées, illustrateur et peintre, c’est également un homme cosmopolite. Né à Nagasaki en 1867 d’un père hollandais et d’une mère française, il passe son adolescence à San Francisco puis à New York, avant de partir à Paris en 1889 pour entrer aux Beaux-Arts. Il publie ses premières bandes dessinées en France, au début des années 1890, puis, en 1900, retourne aux États-Unis, où Verbeck est américanisé en Verbeek par l’état civil. De 1903 à 1905, son œuvre majeure, les Upside-Downs, est publiée dans les « Sunday Pages » (ces fameux suppléments couleurs familiaux) du New York Herald, tout juste avant qu’un certain Winsor McCay y réalise les pages surréalistes de Little Nemo in Slumberland, monument de la bande dessinée américaine que l’histoire retient plus volontiers.

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