Critique – Cinéma

L’à-peu-près

Il y a un siècle, Louvigny de Montigny (qu’on ne lit plus) publiait La langue française au Canada, un constat désolant sur lequel Jules Fournier (qu’on devrait lire) allait ironiser avec une salutaire sagacité. Dans une lettre qu’il lui envoie en janvier 1917, le journaliste – notamment à La Presse et au Devoir –, frère d’armes d’Olivar Asselin et fils spirituel d’Arthur Buies, allait renverser le diagnostic posé par son «cher confrère» et nommer, en trois mots, le réel mal dont nous souffrions. Ce n’est pas parce que nous nous laissons envahir par l’anglais que notre langue est parasitée par l’anglicisme, ce n’est pas parce que nous fréquentons peu les grands auteurs français que notre lexique est rongé par le barbarisme, ce n’est pas parce que nous délaissons les Corrigeons-nous et autres manuels de purification que notre syntaxe est érodée par le solécisme. Pour Fournier, les causes que Montigny trouve à ces symptômes sont plutôt elles-mêmes les symptômes d’une autre cause, d’un autre mal, bien plus ancré: le mal de l’à peu près.

Ce mal, il en décèle des symptômes dans notre langue, certes, mais aussi dans notre élocution, notre comportement, notre habillement même. Ses causes sont selon lui liées aux hivers rigoureux, à l’absence de service militaire, à l’obscurantisme religieux, au piètre système d’éducation. Mais passons! Le Canadien français serait un être mou, flasque, paresseux, insouciant, nonchalant, lymphatique se vautrant volontiers dans l’à peu près. Et si Fournier reconnaît que Montigny avait également remarqué le «peu de souci que nous prenons de nous bien exprimer», le «laisser-aller» et le «relâchement» dont nous étions victimes, il insiste toutefois pour en déplacer la cause: si notre langue se porte si mal, ce n’est pas parce que les Anglais sont trop proches et que les Français sont trop loin, c’est parce que (dit autrement) on s’en fout. Peu nous chaut de nous roidir, de nous méfier, de nous piéger, de rechercher, de (con)quérir et de (con)vaincre. Tant que, entre nous, on se comprend. Tant que ça «fait la job ».

En somme, conclut Fournier, si nous voulons guérir notre langue, il faut d’abord soigner notre esprit de cet à peu près dans lequel il trempe, être au fond de nous mû par un désir de justesse et un souci de précision, avoir l’inextinguible envie de bien concevoir et de clairement énoncer, vouloir sans relâche se surpasser et s’accomplir, fuir comme la peste la fate satisfaction.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 318 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!