Critique – Essai

Le tout-au-national et son temps long

Tout discours politique est une scénographie du collectif. Il a ses décors, ses personnages, sa temporalité, ses conflits. Là, le temps de la nécessité qui soumet la population à des impératifs d’adaptation et de sacrifices. Là, une autre scène, plus erratique: celle des initiatives, apparemment infimes, passant souvent ina­perçues, à travers lesquelles ceux et celles qui sont loin des pouvoirs institués acquièrent la capacité de faire prise et tentent «de faire tourner cette toupie qu’est le monde dans un autre sens» (Howard Zinn). Il est aussi une scénographie nationaliste, en tout cas celle d’un certain nationalisme. Deux ouvrages récents, signés Jean-Maurice Arbour et Jean-François Payette et Roger Payette, permettent de la saisir un peu mieux.

Une phrase d’Arbour résume cette scénographie: «Le colonisé québécois erre toujours dans sa nuit sans fin à la recherche d’une sortie de secours, mais il ne la trouve pas.» La temporalité intermédiaire, vaste et fixe, de cette nuit infinie sépare deux ordres d’événements historiques. Le premier ordre est celui du tort initial; le second, celui de sa réparation. Le tort, c’est la mise en tutelle d’une société par une autre et l’institutionnalisation d’une relation de pouvoir asymétrique entre deux nations, entre deux États, dans une structure juridico-politique sur laquelle les populations, à plus forte raison celle du Québec, ont peu de prise, voire aucune. 1760, 1867, 1982 sont divers jalons de l’histoire de ce même tort. Les auteurs en connaissent bien l’histoire et savent quelle perte, quel manque signifie ce tort: la privation d’une emprise sur la vie collective. Tout ce qui semble le minimiser, les formes d’invention de discours, de pratiques ou d’attachements collectifs alternatifs, même celles qui reconnaissent ce manque, sont suspectes de collaboration, d’assimilation. Le moyen de répliquer au tort, posé comme le seul digne d’intérêt, est déjà fixé, connu, évident. C’est par lui seul qu’adviendrait ce que Jean-François et Roger Payette appellent «le bonheur de la surabondance de vie que procure le fait d’agir par soi et pour soi».

Entre ces deux événements, l’entre-deux de l’errance nocturne, le temps du non-événement auquel nous nous serions condamnés en 1980 et en 1995. Rien ne s’y passe qui ne soit connu d’avance, qui ne soit pas une répétition du même: même tort toujours rejoué (le rapatriement constitutionnel de 1982 rejouant l’Acte constitutionnel de 1867, qui rejouait la Défaite de 1760); même attente toujours plus frustrante. Ce temps statique, les auteurs le détestent autant qu’ils en ont besoin. Besoin pour que le tort reste identique à lui-même, toujours actif, «trame vivante sur laquelle se tissent nos jours et toute notre existence» (Arbour). Besoin surtout pour que les êtres restent identiques à eux-mêmes: le sujet pensant en tant qu’insoumis lucide; le peuple dominant «de 1760 à 2015»; le «colonisé assimilé» formant l’élite nationale fédéraliste, «la même depuis l’échec patriote» (Payette); enfin, le dominé, le même depuis 1774. Mais contrairement à la figure de l’élite dont l’action s’explique par le profit qu’elle tire de sa subordination aux intérêts du dominant, celle de «l’homme québécois», pusillanime et consentant à sa condition inférieure, suscite de l’incompréhension exaspérée et exige une attention plus soutenue qui fournit aux auteurs l’occasion de parier l’espoir d’un réveil collectif sur la fustigation amère, parfois condescendante de la médiocrité apathique des gens du pays soucieux de leur bien-être matériel − une constante depuis Le confort et l’indifférence de Denys Arcand. Le temps persistant du non-événement est donc nécessaire à l’examen d’une double persistance, celle du colonialisme canadien et celle du consentement populaire à celui-ci, fondée selon eux sur une «posture» et une psyché nationale marquée par l’esprit de servitude et informée par un récit hégémonique, «le même depuis l’échec des Patriotes» (Payette).

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