Critique – Littérature

L’école du regard de Maggie Roussel

Dans Les Occidentales (2010), Maggie Roussel défaisait un à un les lieux communs de la pensée positive, avec patience et détachement, avec humour aussi: «Le lapin chie dans le haut de forme, pas de magie.» Ce livre marquant invalidait méticuleusement les formules hop-la-vie, les conseils pratiques qui cherchent à nous faire croire que le bonheur est à la portée de tous et qu’il suffit de faire un petit effort supplémentaire pour s’en saisir. Je me souviens avoir pensé en lisant ce livre que cette pensée démotivée, calmement défaitiste, était bizarrement la plus à même de me donner espoir. «La vie de penseur, écrivait Roussel, est l’une des moins possibles.» Avoir une pensée à soi est quelque chose de rare – est-ce seulement possible?  –, et l’entre prise de Roussel consiste à prendre toutes les précautions nécessaires pour ne pas devenir l’otage des pensées rassurantes qui, sous des apparences bienveillantes, possèdent, comme le remarque Mathieu Arsenault dans la postface qui accompagne le livre, «un fond de violence». Le livre de Roussel me réjouissait parce qu’on pouvait y observer, en action, une pensée souveraine, une pensée qui préférait se saboter plutôt que de céder aux formules toutes faites.

À l’œil nu, le dernier livre de Roussel, poursuit le projet qui sous-tendait Les Occidentales en changeant légèrement l’angle d’attaque. Alors qu’il s’agissait avec Les Occidentales de mettre à la porte toutes les pensées qui s’invitent chez nous sans qu’on y ait consenti, À l’œil nu propose que le regard qu’on porte sur le monde est lui aussi envahi par des images parasites. On retrouve dans les deux livres la même envie de maîtrise du discours et de contrôle de soi; l’écrivaine est celle qui, en toute lucidité, se montre capable de choisir ses mots et qui ne se laisse pas duper par des façons de voir qui paraissent neutres, mais qui sont en réalité piégées.

Le projet de Roussel me fascine parce qu’il témoigne à la fois de la plus haute exigence formelle et d’un souci, ou d’une éthique du regard, qui nous concerne tous. Il montre que le travail sur la forme n’est pas –  ou en tout cas n’a pas à être  – coupé de la vie ordinaire. Au contraire, sa démarche expérimentale met à nu la mécanique automatisée de nos existences; celle de nos usages langagiers, celle qui infléchit l’interprétation qu’on fait des images qui frappent nos rétines. Vivre est une habitude, et rien n’est plus difficile que de départager ce qu’on choisit de ce qui s’impose à nous. L’écriture défamiliarisante de Roussel nous plonge dans ces eaux-là. Elle construit peu à peu l’image fantasmée d’un texte épargné par le bombardement d’images et de discours qu’on subit jour après jour et auquel, comble de l’ironie, on ajoute nos voix quand on écrit.

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