Tartempionne à Auschwitz

Tout n’est pas prétexte à littérature.

À Claudine Riera-Collet, une amie et aujourd’hui son ayant droit, Charlotte Delbo avait un jour dit cette phrase risible, cette réplique iconoclaste que nous rapportent ses premiers biographes: «Je ne veux pas écrire Tartempionne à Auschwitz.» Elle n’avait pas la langue dans sa poche, cette Charlotte Delbo, grande oubliée parmi les déportés revenus des camps de la mort; femme de caractère, elle avait pu, rescapée à trente ans après vingt-sept mois d’enfer nazi, redevenir un personnage, comme on dit, péremptoire, vivace et volontiers râleur; sans doute avait-elle retrouvé cette triple parade de Jouvet, qui fut son patron à l’Athénée avant la guerre (ses amies revenues avec elle l’appelaient «la Jouvette»); elle avait la voix d’Arletty, une voix forte, une gouaille, le timbre éraillé par les Gauloises qu’elle avait le chic de visser l’une après l’autre dans son fume-cigarette, comme Sollers à la télé quand il en avait encore le loisir… Charlotte Delbo est décédée en 1985, quand le fait de fumer n’était pas encore devenu un signe réprouvé d’hygiène incorrecte.

Certes, elle est morte d’un cancer du poumon, dans un lit de l’Hôtel-Dieu sur l’île de la Cité, dans son Paris, et à soixante-douze ans, avec ce qu’il faut de morphine pour entrer en douce dans la dernière nuit. À la levée du corps, ses amis étaient là, et des survivantes des deux cent trente femmes que la police française avait remises à la Gestapo une nuit de l’hiver 1943, entassées dans un wagon à bestiaux direction la Pologne; c’étaient les Nacht und Nebel, comme le disaient les préposés français et allemands. Car contrairement à l’idée convenue, que le titre du film de Resnais, Nuit et brouillard, concerne l’ensemble du génocide juif, l’expression «Nuit et brouillard» désignait, selon un décret allemand de décembre 1941, les communistes, les militants, les terroristes (aux yeux de l’Occupant). C’était Delbo et ses camarades de la Résistance, ceux et celles du réseau du Musée de l’Homme (dont Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle, qui entreront au Panthéon en 2015), des Français et des Françaises, des ouvriers immigrés comme ceux de L’Affiche rouge (le groupe Manouchian), la plupart travailleurs, garçons de café, couturières, artistes, ceux et celles qui, comme Charlotte Delbo la sténo de Jouvet, luttèrent dans l’ombre contre le nazisme. Ceux et celles que la délation de voisins et les filatures de police menèrent en groupes aux villégiatures fatales de Birkenau, Dachau, Auschwitz, Rajsko ou à Ravensbrück, camp exclusivement féminin où Delbo et ses amies vont un temps, douze heures par jour, trier des uniformes de soldats allemands tués au front, manier ces vêtements tachés de sang pour mettre de côté et rapiécer ceux qui peuvent servir encore ou en coudre de nouveaux pour les SS et les Jeunesses hitlériennes, des tenues militaires griffées qui étaient «l’œuvre du tailleur nazi Hugo Boss».

«Je suis allé pisser.» Ce n’est pas «Longtemps, je me suis couché de bonne heure» mais, incipit pour incipit, celui de Robert Antelme ouvrant L’espèce humaine au bord de la fosse des chiottes dans la nuit de Buchenwald dépasse la littérature. On peut ne pas avoir lu Proust, mais tout être humain qui a lu L’espèce humaine, ce que je viens de refaire pour comprendre pourquoi Charlotte Delbo ne voulait pas «écrire Tartempionne à Auschwitz», saura jusqu’où, au-delà des expressions les plus fortes, de l’amour, de la solitude, de l’angoisse, de l’injustice, de l’humiliation, de la vengeance, du bonheur, de la détresse, de la mélancolie, de la rage, de la peur, de la jalousie, celle (inimaginable auparavant) de la simple revendication de l’appartenance à l’espèce humaine et qui va au bout de tout, parle d’un désarroi qui dépasse l’entendement. Dans un texte qu’écrit Delbo en 1971, on lit: «Qu’il nous ait fallu une volonté surhumaine pour tenir et revenir, cela tout le monde le comprend. Mais la volonté qu’il nous a fallu au retour pour revivre, personne n’en a idée.» En revenir, de cette revendication d’appartenance, représente le pire… Les souvenirs à tuer un par un pour qu’ils ne deviennent pas insoutenables, la honte incrustée et forcément secrète, la culpabilité tatouée comme le numéro sur votre bras. Peut-on redevenir l’homme qu’on n’était plus, refaire la femme qu’ils ont réduite à rien, après avoir été des bêtes attendant un bout de pain, un filament de viande dans l’affreuse soupe? Choix du silence sur un vécu qui vous emmure vivant, désœuvrement total, surtout le sentiment que cela n’aura servi à rien, que le monde n’a pas pour autant changé, pour certains en tout cas. Je pense à Primo Levi qui, malgré qu’il ait eu la force d’écrire là-dessus sitôt de retour (Si c’est un homme est publié en 1947), se suicide à soixante-huit ans un matin de printemps…

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 304 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!