Critique – Littérature

À toute allure

Le Quartanier marque de bons coups avec ses derniers livres de poésie. Saluons de ce pas Bec-de-lièvre, d’Annie Lafleur, et Ronde de nuit, de Laurie Bédard (ailleurs en ces pages, le plus récent Maggie Roussel sera abordé). Pas d’images sclérosées chez ces auteures; nous sommes devant des sujets poétiques bagarreuses, des envies de libération et d’avancées réalisées avec de vives scansions. Des courses brèves certes, mais intenses, qui n’appellent pas en leur rythme la démystification lente de chacun de leurs vers: on suit les mouvements, parfois les danses, et même lorsque c’est légèrement sibyllin, on a envie de mettre un pied devant l’autre, car on a l’impression qu’il faut que l’allant d’une lecture décomplexée l’emporte.

L’exergue de Ronde de nuit, signé par le poète et philosophe latin Lucrèce («Rien ne s’est formé dans le corps à notre usage; mais ce qui s’est formé on en use.»), et plus largement l’esprit de son De rerum natura, s’unissent en plusieurs points aux six tableaux du livre de Bédard; on pense au déplacement du corps dans la nuit et aux simulacres du monde qui agissent sur lui, mais aussi au rapport aux perceptions – par exemple, l’homme peut parler la bouche fermée ou courir immobile, les pieds soudés au sol. Ce type de pouvoirs est relayé dans Ronde de nuit, alors que le sujet poétique ne cesse de témoigner que tout est possible même dans le silence, dans la tromperie, dans la bataille à mains nues et dans la chute. Comme chez Lafleur, «ça avance» chez Bédard («tu avances», «le savais-tu  / tu sais marcher»), sans égard à une destination précise, d’ailleurs.

Il est tentant de retenir du texte le théâtre d’un corps qu’on fait tour à tour fuir, danser, trembler, que l’on démembre, dévisse et rattache. À cette abondance de mouvements s’ajoute une multiplication des pensées et des sentiments, laissant parfois l’impression d’avoir perdu le fil des pro­positions, même les plus puissantes. Assez pour se dire qu’il faut plutôt les prendre à tour de rôle et laisser tomber notre attrait naturel pour la rétrospection. Certains petits éclats, aux accents inouïs, se figent en évènements: «et toujours devant le matin  / un quartier / un enfant pour crier / une chatte esseulée / pour bouger une seconde avant toi». Peut-être que cela est rendu possible à cause d’une plus grande littéralité, qui donne la pleine force de cette finale brutale: «j’ai consolé les enfants qui ne voulaient pas dormir / il y avait des bras affaiblis  / des jambes brûlantes / des yeux révulsés // écrivez-le dans votre journal / il y en aura encore // ça n’ira pas mieux».

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