Critique – Littérature

Port-au-Prince, PQ

Dans une vie antérieure pas si lointaine, j’ai eu la chance de fréquenter un peu l’historien Sean Mills à l’Université de Toronto. J’ai souvenir d’une rencontre qu’il avait organisée avec le poète et éditeur Rodney Saint-Éloi où les questions antillaises et autochtones se mêlaient joyeusement. Mills travaillait à un livre sur les rapports entre Haïti et le Québec, depuis lors paru sous le titre A Place in the Sun et, en français, sous celui de Une place au soleil. L’anecdote est d’un intérêt restreint, sinon qu’elle dévoile un peu le rapport de Mills à la culture: irlandais de racines, haïtien de cœur, connaissant mieux l’histoire québécoise que plusieurs intellectuels bien de chez nous.

Mills s’est fait connaître pour l’ouvrage Contester l’empire (2011) dans lequel il propose un récit des années 1960 au Québec vues à travers le prisme de la décolonisation. Ainsi, en parallèle des grands changements technocratiques de la Révolution tranquille, un autre courant de fond bouleverse la culture; la pensée postcoloniale irrigue le mouvement indépendantiste québécois qui en vient, afin de mettre à distance un nationalisme étroit, à faire appel à des schèmes d’analyse politique importés d’Afrique du Nord et des Antilles. Mills retrace la genèse de cette solidarité imaginaire (et parfois réelle), tout en montrant que cette identification se fait au détriment d’une reconnaissance du racisme systémique à l’égard des Noirs ou des Autochtones au Québec. On explore ici l’idée que l’invention des nègres blancs d’Amérique est une identité politique qui vise à former une communauté d’opprimés du colonialisme, mais occulte au passage la manière dont les Québécois ne sont pas des colonisés au même titre que les Martiniquais ou les Algériens. Contester l’empire ratisse large: mouvements féministes, revendications syndicales, luttes pour le logement et le patrimoine dans Milton-Parc, effervescence intellectuelle autour de Parti pris, débats linguistiques. Mais là où l’ouvrage est le plus original, c’est en intégrant les anglophones, mais plus encore la communauté noire des Caraïbes, largement absente de l’his­toriographie québécoise.

Dans un chapitre intitulé «Mont­real’s Black Renaissance», en écho à l’explosion artistique et politique des années 1920 dans Harlem, Mills recense l’«Affaire Sir George Williams», qui devient en quelque sorte le point nodal du livre. En 1969, environ 400 étudiants et étudiantes de l’Université Sir George Williams (maintenant Concordia) décident de se barricader dans des locaux d’informatique pour protester contre les propos racistes d’un professeur. L’occupation se termine brutalement lorsque les policiers antiémeutes interviennent; les étudiants lancent les ordinateurs par-dessus bord, causant près de deux millions de dollars de dommages. L’événement met non seulement en lumière la discrimination à l’égard des Noirs à Montréal, mais aussi la création de liens entre les militants québécois engagés dans les luttes anti-impériales et les anglophones. La même année, le mouvement McGill français participe de cette ébullition. Mills consacre également plusieurs pages aux Congrès des écrivains noirs, moment important de l’affirmation de l’identité noire et de l’élaboration d’un panafricanisme, forme d’internationalisme de la pensée politique noire. La présence de C.L.R. James et Stokely Carmichael témoigne du reten­tissement de l’événement à l’échelle mondiale. Mills trace donc le portrait d’un Québec qui commence à quitter un relatif isolationnisme et à se considérer comme faisant partie du monde. Il faut aussi lire le livre de David Austin, Nègres noirs, nègres blancs (Fear of a Black Nation), qui est un apport majeur dans l’histoire de la communauté noire au Québec et qui permet d’appro­fondir certaines questions abordées par Mills. Les deux auteurs font de Montréal l’épicentre de la contestation du Black Power, nous forçant à redessiner la géographie de la ville et à la replacer dans un contexte mondial.

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