Dossier

Objet et objectivité

L’objectivité est devenue un mot de pouvoir. On prétend à l’objectivité ou alors on se plaint du manque d’objectivité de l’interlocuteur; ce faisant, on peut espérer donner de l’autorité à ce qu’on affirme ou saper celle du vis-à-vis. Dans l’usage courant, on parle d’objectivité pour désigner des discours qui ne sont pas influencés par les sentiments, intérêts ou opinions de ceux qui les formulent; elle renvoie à l’impartialité, à la neutralité de celui qui prend la parole. Dans un autre usage contemporain, est dit objectif ce qui existe en dehors de l’esprit qui le conçoit, par opposition à ce qui est subjectif.

À l’ère des relations publiques, cela est paradoxal, car l’orateur et l’écrivain (politicien, journaliste, professeur et attaché de presse compris) ont un intérêt manifeste à faire passer leur discours pour rigoureusement fidèle à la réalité. L’intérêt de valider un propos, de se faire entendre ou de persuader, par exemple. Mais par où ce pouvoir a-t-il pu être acquis et pourquoi sous une apparence aussi paradoxale?

«Objet» tire son origine du latin classique objicere – qui combine le préfixe ob- (devant, au-devant de, en vue de, contre ou en échange de) et le verbe jacere, «jeter». En fonction du contexte, les auteurs latins l’emploient pour signifier «jeter devant», «placer devant» ou «opposer» (ce qui a donné, en français, «objecter»). Sous une forme substantivée, le latin scolastique a cherché à définir objectum formale et objectum materiale (objet formel et objet matériel). L’enjeu dès lors soulevé est de distinguer, dans l’esprit humain, celui qui pense et ce à quoi il pense – c’est-à-dire l’objet de sa pensée, fût-il imaginé ou issu de l’expérience. À partir de quoi est dit objectif ce qui qualifie l’objet d’une pensée plutôt que l’esprit qui le pense (si j’imagine une mer houleuse, la mer est l’objet et la houle sa qualité).

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