Nos histoires / Petatshimuna

Shikuan-uishatshiminana

(Les graines rouges du printemps)

Dans cette toute première chronique de notre série, Adéline Basile nous montre comment un après-midi peut être rattaché à des siècles d’histoire.

Lorsque ma mère adoptive est rentrée à la maison, il était environ 16  heures. Elle était partie avec sa demi-sœur Manakanet pour la cueillette de petits fruits sauvages, les shikuan-uishatshiminana, en ce samedi après-midi du mois d’avril où la température était clémente, juste assez pour passer quel­ques heures dehors. Un après-midi idéal. La neige recouvrait encore la terre, mais l’on pouvait déjà percevoir ces petites graines de couleur rouge parmi le lichen vert et blanc (cladonia rangi­ferina) qui parsème le sol du site de cueillette. Ma mère et ma tante avaient planifié cette sortie la veille. Elles avaient dû demander à un membre de la communauté de les amener au site qu’elles avaient choisi, cotisant chacune pour les frais de trans­port. Elles n’avaient pas de permis de conduire et comprenaient à peine le français. Ni l’une ni l’autre n’avait fréquenté l’école. Deux femmes Innu qui ne parlaient que l’innu-aimun, leur langue maternelle. Chaudement vêtues, bien préparées, elles avaient passé cette demi-journée sous le soleil de shishi-pishum (avril).

Ma mère était une femme très matinale et, ce jour-là, elle s’était préparée très tôt pour cette activité traditionnelle, qu’elle répétait tous les printemps. Dans un sac de toile, qu’elle placerait plus tard dans un plus grand sac de coton, elle avait mis du pain frais, l’innu-pakueshikan (la bannique), qu’elle avait préparé elle-même, l’enduisant de graisse de saindoux et l’enroulant dans un linge à vaisselle, un couteau et quelques biscuits secs, des kanakunauat. Il ne lui resterait qu’à préparer le thé, juste avant de partir, et à ajouter une couverture de toile blanche, apakuai, qu’elle étendrait sur le tapis de branches de sapin lors de leur pause. Elle était partie comme prévu en début d’après-midi pour aller cueillir les shikuan-uishatshiminana, comme on les appelle ici, chez nous, à Ekuanitshit, ces petites graines rouges qui ressemblent à des airelles, comme on les nomme en Amérique du Nord. Mon père et moi l’avons regardée partir avec la hâte qu’elle ramène à la maison ces petits fruits sauvages, sucrés et délicieux.

Aussitôt rentrée, ma mère enleva à l’entrée de la maison les couches de vêtements qu’elle avait enfilées: ses mitaines en toile qu’elle avait confectionnées elle-même; son manteau; le gilet de laine que sa belle-sœur Tenesh lui avait donné; le pantalon de nylon doublé, puis les bottes de caoutchouc brunes. Dès qu’elle déposa son contenant sur la table de la cuisine, mon père, qui s’était empressé de venir voir à la cuisine la cueillette de ma mère, en ouvrit le couvercle et prit une poignée pleine de fruits qu’il examina, puis savoura. Ce soir-là, ma mère fit des tekanep (crêpes) pour souper. Pendant que sa confiture mijotait, elle faisait fondre le beurre dans le poêlon et faisait cuire une à une ces épaisses crêpes, comme mon père les aimait. Je me souviens combien nous nous sommes régalés de ce repas, si simple et si savoureux.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 318 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!