Bien en selle

Le 14 juillet dernier, je préparais mes bagages pour un voyage d’une vingtaine de jours en vélo-camping lorsque j’ai entendu à la radio la nouvelle de la mort de Meryem Ânoun, une cycliste frappée par un camion dans le quartier Rosemont. Considérant que je m’apprêtais à partager la route avec des autos pendant plusieurs centaines de kilomètres, je suppose qu’il était inévitable que je me sente particulièrement interpellée par cette annonce, et que j’aie la gorge nouée, un instant, en pensant «ça aurait pu être moi». Mais le mélange de tristesse et d’indignation que j’ai ressenti à ce moment-là me vient aussi de l’intime conviction que se déplacer à deux roues est une forme de revendication. Je me suis sentie encore plus désolée lorsque j’ai appris que la victime était une femme. Les conducteurs de poids lourds ne font pas de sélection genrée lorsqu’ils happent des cyclistes, mais il semble que l’acte de prendre la route à vélo prend, pour une femme ou toute personne issue d’un groupe marginalisé, une signification particulière. Entrent évidemment en ligne de compte les histoires de socialisation: dès l’enfance, les filles, c’est connu, sont généralement moins incitées à développer leurs aptitudes sportives que leurs homologues masculins. Mais au-delà des questions d’éducation, la mise en danger que représente le choix du vélo comme moyen de transport –  car de telles collisions sont malheureusement loin d’être exceptionnelles   – sous-tend une posture doublement subversive, il me semble, lorsqu’elle concerne des gens qui sont plus systématiquement «invisibilisés», dont le quotidien est déjà rendu plus précaire.

C’est cette vision que défendent plusieurs communautés de militantes cyclistes aux quatre coins du globe qui se revendiquent du cyclo-féminisme. Celles-ci dénoncent à la fois le sexisme dans les milieux cyclistes et prônent le vélo comme moyen d’agentivation pour les femmes. Davantage un ensemble de pratiques qu’un courant de pensée, le cyclo-féminisme ne se retrouve pas dans les corpus universitaires mais existe à travers une diversité d’activités et de publications alter­natives: ateliers de réparation non mixtes, production de zines collectifs qui mettent en commun des témoignages et défendent la démocratisation du vélo, cours d’initiation gratuits pour les femmes immigrantes ou plus âgées, promenades de groupe nocturnes organisées dans le but de se réapproprier l’espace public et de dénoncer le harcèlement de rue. En m’intéressant au vélo dans une perspective féministe, j’ai découvert une foule d’initiatives qui sont radicales parce qu’elles agissent directement sur des facettes du quotidien dont on minimise trop souvent l’importance.

Depuis longtemps et sur plusieurs fronts, les femmes luttent pour s’assurer une place plus équitable au sein de leur famille et de leurs milieux d’études et de travail. Les militantes cyclo-féministes, elles, tentent de réin­­­vestir ces intermèdes que sont les déplacements pour se rendre au boulot, pour faire des courses, pour rentrer chez soi à la fin d’une soirée. Dans mes échanges avec d’autres cyclistes et à travers beaucoup de témoignages qu’on retrouve dans les publications cyclo-féministes, l’idée d’une liberté –  du moins d’un sentiment de liberté  – procurée par le vélo est plus que récurrente. Apprivoiser la peur de la vitesse en dévalant des pentes, louvoyer entre les voitures, respirer de l’air frais plutôt que l’air vicié du métro, emprunter sans crainte des rues mal éclairées au milieu de la nuit, faire des détours de quelques kilomètres sur un coup de tête, juste pour le plaisir. Il n’y a rien qui paraisse explicitement politique dans cette liste de «bienfaits», mais ces impressions, si elles n’indiquent pas nécessairement de gain calculable, ne sont pourtant pas illusoires. Elles me semblent au contraire le signe d’une amélioration tangible des conditions de vie et témoignent d’une subversion, ne serait-ce que partielle, des places qui nous sont autrement assignées. Alors que la majorité du temps on se retrouve prise dans une série d’obligations et de conditionnements, sur le vélo on n’existe momentanément que pour soi. On gagne cette indépendance au prix d’une certaine posture de vulnérabilité, mais celle-ci est, pour une fois, choisie plutôt qu’imposée.

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