Intrépides et dévoués

«À Casault», comme on dit sur le campus de l’Université Laval, j’avais fin février cinquante étudiants de vingt ans et des poussières qui s’attendaient à ce que je leur dise comment on devient critique de cinéma; non pas pourquoi, m’étais-je dit, car qui aurait la réponse à donner si l’on pose cette question? Qui l’a su, ce pourquoi? Pas plus moi maintenant que jadis Émile Vuillermoz qui fut le premier en 1916 à se dire critique cinématographique, lui qui n’aimait rien tant que la musique. Ami de Ravel, défenseur de Debussy, ce Vuillermoz est, en passant, un olibrius qui aura à la fois dirigé l’orchestre jouant en studio la musique de Kosma pour La grande illusion de Renoir en 1937 et préfacé en 1944 un livre de l’une des figures les plus viles de la collaboration avec les Allemands, une voix plutôt, qui hurlait son antisémitisme sur Radio-Paris, l’ignoble Philippe Henriot!

Les meilleurs critiques ne savent pas pourquoi ils ont choisi ce métier, c’est très bien ainsi (la passion s’explique-t-elle?), et si les moins bons le savent, nous serions étonnés de les entendre énumérer leurs motivations, et les nuls, eux, en nombre, peu soucieux de leur personne, ne se posent jamais trop de questions... On peut demander à un médecin pourquoi on devient toubib et les réponses seront nombreuses, édifiantes, astucieuses, fausses, saintes, simplistes, vénales, savantes ou simplement honnêtes. Le bon critique, lui, n’a jamais su et ne saura jamais pourquoi il est devenu critique de cinéma. Il l’est. C’est sa force.

Pour le comment, sans leur parler de Vuillermoz (mais de Léon Moussinac qui, ayant subi trois procès intentés par un distributeur pour une critique féroce, amena un juge de la Cour d’appel de Paris à trancher sur le droit à la critique en décembre 1930 – bravo mon vieux Léon!), je les ai tout de même ramenés loin en arrière les étudiants du pavillon Casault, les plongeant dans un temps où leurs parents n’étaient pas nés. Où? Dans le sous-sol de l’école des frères du Sacré-Cœur de la rue de l’Évêché à Rimouski en 1953 quand j’avais huit ans et demi, allant sur mes neuf. C’était le printemps, je crois. Staline – je ne le savais pas – venait de mourir en mars, la guerre de Corée prenait fin, on jouait à Paris une pièce dans laquelle deux vagabonds attendent un Godot qui ne viendra pas, et le premier film en cinémascope était lancé aux États-Unis, La tunique, un nanar de Henry Koster où, après la crucifixion, l’on racontait ce qui s’était passé avec le péplum du Christ... le destin d’une guenille, quoi.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 320 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!