Reportage

Amour féroce

Deuxième partie

Rosalie Lavoie nous livre la deuxième et dernière partie de son reportage sur la boxe, un art de vivre qui peut donner la mort.

C’est un rêve, ou un cauchemar: mes forces ne sont pas vraiment les miennes, mais ce sont les faiblesses de mon adversaire; mon échec n’est pas vraiment le mien, mais c’est le triomphe de mon adversaire. Il est mon être-ombre, et pas simplement mon ombre.

— Joyce Carol Oates

Le boxeur et moi faisons du shadow boxing sur une immense surface noire. Concentrés sur chacun de nos mouvements, précis, nous glissons l’un devant l’autre, simulant le combat; nous sommes un miroir réciproque et nos gestes brillent sur le plancher réfléchissant. J’avance, envoie mon gauche dans le vide; il se baisse, se propulse en avant avec un jab au corps; je fais un chassé; il revient à la charge. Nous sommes dans la pénombre, mais nous, nous irradions. Mon adversaire est mon parfait opposé. Tout a disparu sauf le centre et nos corps dans une fureur maîtrisée, nos corps comme des aimants tandis que nous nous provoquons par les coups, et nous tenons dans ce silence de l’esprit, dans cette intimité pleine et animale, exprimée par la violence, une violence amorale, sans signification, qui n’est ni vengeance, ni laideur, ni mal, elle est, simplement, un autre reflet, celui du combat pour la survie; notre danse est archaïque et brutale, et pourtant d’une précision mécanique, comme la vie elle-même, engendrée dans l’explosion créatrice. La boxe imite la nature, et par la boxe nous revenons à elle, trouvant dans ce jeu notre totalité.

Phœnix, Atlas et leur ombre

«La vie est comme la boxe, sous bien des aspects dérangeants», mais, contrairement à ce que je viens d’écrire, Joyce Carol Oates enchaîne tout de go, pragmatique, que «la boxe ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même». Mais alors, qu’est-ce que la boxe, et pourquoi exerce-t-elle une telle fascination? C’est à ces questions en apparence simple que Oates tente de répondre dans son brillant ouvrage De la boxe. Si la signification que ce sport recèle est riche et complexe, au point qu’il est difficile, voire impossible, de l’épuiser, et touche parfois même à quelque mystique – dans sa relation au temps, à la mort, au double, à la puissance et à la vulnérabilité –, il est difficile pour l’amoureux de la boxe de vivre avec ce conflit intérieur, insoluble: comment se fait-il que j’éprouve tant d’attrait et de plaisir pour le spectacle de la violence, pour un sport qui génère la douleur et qui peut, possiblement, donner la mort? Oates nous dit que la boxe est aujourd’hui en Amérique le nouveau théâtre tragique, avec ses héros plus grands que l’histoire qui les traverse mais dont ils sont fatalement prisonniers, et comme dans la tragédie, on assiste à une beauté inqualifiable et sublime, dévastatrice, née de la colère et d’un brûlant désir de révolte. Il se joue là, inconsciemment, une réminiscence de temps anciens, où rites et combats avaient une fonction cathartique, apaisant les tensions au sein des communautés et donnant sens à l’existence.

Que combat le pugiliste avec tant de passion, qui l’accapare au point de lui vouer son corps, sa vie, et parfois même sa mort? Qui le tient au point d’accepter de causer des blessures pouvant s’avérer fatales? (J’insiste, mais la boxe est parmi les sports les plus dangereux du monde, et des morts, il y en a encore – même si c’est statistiquement rare. À ma connaissance, les derniers à avoir subi ce sort au Canada seraient David Witthom, mort en mars 2018*, après Tim Hague en juin 2017.) De quelle faute doit-il se racheter, lui qui est condamné à rejouer, chaque fois que la cloche sonne, la même scène sans apaisement ni réparation? Car il y aura toujours un autre round, un autre combat à disputer. «Rien n’est plus vrai ni plus réel que la boxe», me dira l’ex-boxeur professionnel Schiller Hyppolite lors de notre entretien. Il n’y aurait donc pas de transcendance dans ce sport, même si les boxeurs sont consommés / consumés vivants. Terre-à-terre, Schiller poursuit: «Si tu ne t’es pas entraîné assez, tu vas te faire casser la gueule. C’est pas compliqué.» S’entraîner avec constance et discipline ne veut toutefois pas dire qu’on ne se fera pas casser la gueule ou qu’on accédera à quelque titre que ce soit. Si le boxeur travaille à devenir champion et cherche, peut-être pour dépasser cette matérialité implacable, à entrer dans le mythe, une forme d’auto-engendrement qui lui apporterait l’immortalité, rares, très rares sont ceux qui accèdent au panthéon des immortels.

Ce sport est travaillé, à sa base, par d’étonnantes et multiples contradictions. Dans sa signification, la boxe est à l’image du combat, elle fonctionne en paires et en oppositions. «C’est un sport de schizophrène», laissera tomber Schiller avec justesse. Le boxeur est lui-même au milieu de pôles opposés. Il est fort, puissant, mais se trouve paradoxalement dans une position de vulnérabilité. Un seul coup peut le mettre au tapis. S’il se laisse emporter par la passion, il ne maîtrise plus son art. Mais sans passion, il ne boxe plus. Le boxeur se tient au centre et maintient, dans un jeu de pieds, l’équilibre entre les pôles. Il est Atlas portant le monde. Son corps est devenu corps héroïque – mais peut être sauvagement blessé: il est capable de passer de la vitesse, de la finesse et de la légèreté propres au danseur de haut niveau à la puissance et à la férocité du fauve. Il est aussi celui qui se relève sans cesse alors qu’il porte sur ses épaules le fardeau de l’échec et de la gloire; il est emblème de sa communauté, de sa classe sociale, mais s’il perd, c’est toute sa nation qu’il laisse tomber.

Si la boxe est obsédée par sa propre histoire, qu’elle glorifie sans cesse, le boxeur est, lui, obsédé par son corps et son poids, et sa relation au miroir est à ce titre révélatrice. Je suis souvent troublée, dans le gym lors de mes entraînements, par le regard que les boxeurs se jettent dans le miroir. C’est une attention constante à leur position (et à la beauté de leur corps), mais c’est également comme s’ils guettaient un reflet qui ne serait pas totalement le leur. Celui qui fait du shadow devant la glace est d’ailleurs en train de se battre contre lui-même, et ce reflet est transposé dans le ring, dans le corps de son opposant, par lequel il accède à une forme d’unité... dont il cherche à s’extraire à chaque coup. Le boxeur se bat vraiment contre lui-même, et c’est pourquoi ni l’échec ni la victoire ne lui appartiennent tout à fait. «C’est compliqué, comme l’amour et le sexe», lâchera encore Schiller, qui fera beaucoup de parallèles entre l’amour et la boxe au cours de notre entretien. Et tout amateur sait qu’à certains moments, lors des combats, les échanges entre boxeurs ressemblent à des ébats amoureux, même si personne n’ose le dire, comme si le reconnaître pouvait entacher une virilité qui doit rester immarcescible et dont il s’agit de prouver la toute-puissance sur le ring.

La douleur

Pour Schiller Hyppolite, la boxe est thérapeutique, et si quelqu’un consacre sa vie à ce sport, «c’est que sa sécurité n’est pas dans ses priorités. Tu connais l’échelle des besoins? Normalement, le sentiment de sécurité vient en haut de l’échelle, mais pas pour le boxeur. Il a un besoin plus urgent, plus profond, quelque chose qui le tenaille et qu’il doit évacuer, qui le fait monter dans le ring et jouer sa vie. On ne pense pas au danger». D’après son expérience, la plupart des boxeurs ont eu une vie difficile. Ainsi, à l’origine, c’est la pratique elle-même qui aurait permis à ces hommes et à ces femmes de se relever de leur passé (ce qui est paradoxal dans la mesure où cette même pratique peut ensuite les envoyer au tapis). Schiller a à son actif plus de 80 combats chez les amateurs et environ 25 affrontements chez les professionnels. Son style est à la fois mesuré, intense, concentré, et c’est un maître de l’esquive, qui se bat avec confiance, alliant instinct et savoir. «Je me bats comme je me sens. Si je ne vais pas bien, ma boxe ne va pas. Je pense que le style est un reflet du boxeur. Or, quand tu te démarques par ton style, on te perçoit comme insolent. C’est l’histoire de ma vie.» Après avoir perdu sa mère en Haïti alors qu’il était un jeune garçon, il est débarqué à Montréal avec son père, diagnostiqué schizophrène. La boxe a été salvatrice: «J’ai toujours été un batailleur. J’avais beaucoup de problèmes. Mais à force de me battre dans le ring, j’ai moins eu besoin de le faire dans la rue. Puis j’étais bon, de mieux en mieux, et j’ai fini par devenir pro. Ça se fait lentement.» Bien des boxeurs vous le diront, les choses se font naturellement. Ce fut le cas pour Schiller Hyppolite mais aussi pour Samuel Guillet: «J’ai commencé à faire des combats (arts martiaux mixtes), et une heure plus tard j’étais pro...», me dira ce dernier en riant.

Mais la critique que fait Schiller du monde professionnel est sévère et a quelque accent de révolte qui me ravit. «J’étais devenu un produit. Il fallait que je me vende, un peu comme les acteurs, qui ne sont plus des gens mais des produits de consommation.» C’est la raison pour laquelle il a quitté ce monde. Lui qui me dit avoir aimé ce sport parce que, pour la première fois de sa vie, il pouvait être vraiment lui-même a fini par se sentir obligé de correspondre à quelque chose qu’il n’était pas. «Plus tu montes dans ce sport, plus tu dois te conformer à un modèle, c’est un monde assez faux, ce qui est bizarre, parce que je n’ai jamais rencontré des gens aussi vrais que les boxeurs. La boxe, par essence, c’est pas pour les faux, mais quand tu commences à faire des combats importants et que des grosses sommes d’argent sont en jeu, il faut que tu te donnes en spectacle, on te demande de devenir autre chose que toi-même. Je n’avais plus de plaisir.» Il m’explique que, dans le monde professionnel, il y a d’une part les boxeurs qu’on fait monter, parce qu’ils représentent des bénéfices potentiels pour les promoteurs, et d’autre part les boxeurs qui font monter les premiers, dont on n’entend peu parler et qui sont de véritables sacs de frappe, «les plus courageux», pense Schiller. De la même manière, on choisit, croit-il, ceux à qui l’on fait subir des tests pour dopage, pendant que certains autres en seront exemptés. «L’argent, ça corrompt tout.»

Pour Oates, le «sac de frappe» est peut-être le véritable boxeur, c’est celui en tout cas qui monte dans le ring alors qu’il ne sera jamais un héros et qu’il n’a, en vérité, pas grand-chose à gagner (et encore beaucoup à perdre). Il est choisi parce que légèrement moins doué que son opposant, pour mettre ce dernier en valeur, mais pas au point où le stratagème serait flagrant. Souvent, il connaît son sort, mais il est question de gagner son pain, et il y a pour lui dans ce choix une dignité; il boxera aussi longtemps qu’il tiendra debout, comme n’importe quel travailleur ne veut pas être mis à la retraite avant son temps. On ne lui cédera rien, et peut-être qu’après sa carrière, il n’aura rien non plus. On se dit qu’il y a là une poignante allégorie de la condition humaine.

La relation du pugiliste à la douleur n’est pas ordinaire, et toutes mes recherches me l’ont confirmé: elle ne fait pas partie des préoccupations premières du combattant, qui ne pense pas vraiment au danger. Samuel me dira que «c’est une des données de la lutte, mais qu’on ne se bat pas pour faire mal», un peu comme si c’était un élément accessoire, qui fait partie du jeu. De fait, quand une personne est blessée dans les séances de sparring, il y a toujours quelqu’un pour dire que «ça fait partie de la game». C’était pour moi une inquiétude constante quand j’ai commencé à m’entraîner, la douleur reçue, la douleur donnée. Durant les premiers mois, j’allais au gym avec la crainte de perdre une dent, de me faire casser le nez, une côte, un poignet. Un jour que j’avais envoyé un crochet qui avait non seulement atteint mon adversaire mais que j’avais senti lui percuter la tête, j’ai tout arrêté pour le prendre dans mes bras en m’excusant, chose bien entendu ridicule dans le contexte. Or, aussi invraisemblable que cela puisse paraître (à mes propres yeux également), on s’habitue à la possibilité de la douleur, de la subir ou de la faire subir, qui paraît de moins en moins anormale, de moins en moins importante, parce que cette question devient secondaire en comparaison de celles, beaucoup plus passionnantes, de la rapidité, de l’endurance, de la capacité à tenir le duel jusqu’au bout et, un jour peut-être, à vaincre. Il reste que, dans la culture de la boxe, on fait preuve de considération envers les combattants qui encaissent la douleur, et s’ils ont été de «bons adversaires» (un peu comme ils seraient de «bons amis»), un sentiment de fraternité émergera du combat, le respect sera donné et reçu. «À la seconde que le combat est fini, les vrais boxeurs vont abandonner l’idée de bataille. Le jeu c’est “tu me fais mal, je te fais mal, mais quand le jeu est fini, je t’aime”. C’est comme le jeu de l’amour», renchérira Schiller, avant d’ajouter, plus sombre, que «c’est le sport de la souffrance. Le coup de poing que tu reçois, ce n’est rien comparativement à la douleur qui se loge au fond de toi».

Dans l’espace magique du ring […], l’individu peut s’affirmer comme un être physique unique; là, pour un moment intense, quoique fugace, le grand univers, avec ses complexités morales et politiques, avec son impersonnalité terrifiante, cesse d’exister. Les hommes qui se battent avec leurs seuls poings et leur seule ruse sont tous des contemporains, tous des frères, ils n’appartiennent à aucun temps historique. Le public, né avec eux, n’appartient à aucun temps historique. […] Sur le ring brillamment éclairé, l’homme, in extremis, se livre à un rite atavique, à un agon, pour le mystérieux réconfort de ceux qui ne peuvent participer au drame que par procuration: le drame de la vie de chair et d’os. La boxe est devenue le théâtre tragique de l’Amérique.

— Joyce Carol Oates

Eat the ground**

Les boxeurs montent dans le ring sous les hurlements de la foule, qui a bu; tout le monde attend ce moment depuis le début de la soirée, les deux-trois combats de la fin, dignes des professionnels. Et les combattants ont la trempe des plus arrogants. Et ils sont bons. Il y a eu plusieurs beaux moments au cours du gala d’une quinzaine de combats, mais aucun n’a retenu l’attention comme celui qu’on s’apprête à vivre. Les combats des filles ont été les plus intéressants, ils se sont déroulés avec moins de fureur et plus d’analyse (pas que les boxeuses ne soient pas capables de férocité, mais ce soir, ce n’était pas le cas). C’est mon style de boxe, j’aime quand l’affrontement est lent, concentré, avec une belle maîtrise de la technique, mais ce n’est pas le genre qui soulève les foules. Pendant que les jeunes se battaient au début de l’événement, en démonstration (pas de perdant, pas de gagnant), le monde parlait fort, buvait, faisait des blagues stupides. Il y avait une table à côté de la mienne avec des enfants qui se tabassaient et des parents qui, à cause de l’éloignement et du bruit ambiant, devaient hurler pour se faire entendre. J’ai eu envie de leur dire de rentrer chez eux. Pourquoi étaient-ils là? Pourquoi les gens faisaient-ils tant de bruit pendant que d’autres se battaient dans un ring? Une partie de moi était choquée. «C’est toujours de même», me dira Samuel plus tard dans la soirée. Un des jeunes de notre gym est monté en tremblant, c’était son premier combat, sa frayeur était palpable, et, en plein milieu du duel, il a mis un genou par terre. Tout s’est arrêté. La salle s’est tue (trois secondes). Mon cœur s’est serré pour le garçon. Je l’ai trouvé courageux.

Une femme à côté de moi s’est époumonée pendant tout un combat:

— ENWEILLE, P., ENWEIILE! TUE-LE, TUE-LE! VAS-Y, P.!

Mais P. n’entendait pas, il était dans sa bulle. «Quand tu montes dans le ring et que le combat commence, que la cloche vient de sonner, m’a dit Samuel lors de notre entretien, y a tout autour qui disparaît, tu te retrouves dans un nuage, une espèce de brouillard. Il n’y a plus rien que toi et ton adversaire, qui est dans une sorte de halo. Tu te rends compte un peu qu’il y a un arbitre, mais s’il n’est pas devant toi, tu ne le sens pas. Tu es calme, tu es prêt, complètement dans ton instinct et dans un état de dualité avec l’autre.» Au cours du gala, j’ai vu la fatigue ou le découragement gagner certains boxeurs, des gens que je vois au gym, avec qui je parle de temps en temps, dont un que je respecte particulièrement et qui a commencé en lion, et dont on a pu sentir les forces s’amenuiser à mesure que les minutes passaient. Même si jamais je ne pour­rais me comparer à eux, j’ai pensé à certaines séances de sparring avec Sam, quand mes bras, lourds, ne peuvent plus frapper ou quand j’ai la conviction que mes poumons vont exploser. C’était difficile de les voir souffrir ou perdre leurs forces, de sentir leurs gestes ralentir puis d’imaginer leur déception ou même leur honte. «Il arrive un moment durant le combat où l’aspect psychologique embarque et où tu commences à devoir te battre aussi contre ton propre esprit qui, quand tu te retrouves dans une situation difficile durant le round, et ça arrive, ne cesse de répéter, “tu peux arrêter le combat”, se rappelle Sam. Ton instinct de survie va toujours te dire de t’enfuir, et parfois ça te prend toute ta volonté pour ne pas l’écouter.» C’est à ce moment qu’on perçoit distinctement chez l’adversaire un changement d’atti­tude, comme s’il prenait de la hauteur, de la confiance, on le voit alors trouver sa force. Il domine. Et dans cette expérience du combat observé ou vécu, les paroles de Oates, qu’on peut lire de deux manières, prennent tout leur sens: ma faiblesse, c’est la force de mon adversaire.

Le grand favori de la soirée a commencé raide en attaquant férocement dès que la cloche a sonné, sans attendre de rentrer dans cette espèce de zone à laquelle on accède parfois avec son oppo­sant, ce moment où l’on se donne un peu d’espace pour se jauger, où l’on se regarde, dirait-on, dans le cœur, comme pour voir de quel courage son adversaire est fait. Je n’ai jamais vu de combat aussi rapide, les coups déferlaient au point où les boxeurs sont devenus interchangeables. Ils ne se donnaient que quelques secon­des de répit avant de revenir à la charge, ne se laissant aucune marge de manœuvre. Le combat a continué sans qu’aucun des deux ne semble se fatiguer, c’était phénoménal. Une collègue du gym m’avait dit un jour dans le vestiaire: «T’as beau faire 45 min de jogging chaque jour, une minute de sparring dans un ring pis tu craches ta vie.» Tant que l’expérience du ring ne sera pas suffisante pour être en mesure de rester calme et de respirer, chaque coup donné demande un effort qui t’achève un peu plus chaque fois. Et les boxeurs envoyaient leurs coups avec tout le poids de leur corps en continuant de se déplacer sans cesse. J’avais du mal à comprendre le combat qui se déroulait sous mes yeux, tant l’endurance et la force des opposants me semblaient pharaoniques, alors que les coups continuaient de pleuvoir à une rapidité que mon œil était incapable de capter. Puis tout à coup, j’ai vu le favori changer d’énergie, en un instant. Tout s’est passé comme si une zone jusqu’alors endormie de son cerveau venait de se réveiller. Il s’est avancé en mettant de la pression sur son adversaire, a réussi à le maintenir dans les cordes, puis s’est mis à frapper avec la puissance et la précision d’un mécanisme humain à plusieurs bras. Je suis restée en état de sidération, mon esprit est devenu coi, comme si le langage même était inadéquat devant ce qui se manifestait – mais qu’est-ce qui se manifestait au juste? Je ne saurais le dire. J’étais fascinée et horrifiée, puis inquiète devant cette vision d’une grande étrangeté. «Pis? As-tu aimé ça? C’est bizarre, hein?», me demanderait Sam après le gala.

Je disais: les boxeurs montent dans le ring sous les hurlements de la foule, des cris de joie ou de rage, difficile de faire la différence, mais en tout cas c’est contagieux. Les combattants se détestent déjà; quelque chose, qui nous échappe, a dû être moussé en amont, en dehors du ring, l’agressivité est palpable. Tout le monde est sur le bout de sa chaise pour regarder le combat qui s’avérera le plus court de la soirée. Les boxeurs se tournent autour comme des bêtes, les yeux expriment une concentration totale en cet instant, les muscles sont gonflés par le réchauffement, l’attention est maximale. «Tu sens beaucoup plus les choses, continuera Sam. Ton acuité visuelle, auditive, physique est décuplée à cause de l’adrénaline. Tu sens toutes les odeurs, même la peau de ton adversaire. On dirait que tout est au ralenti, en fait tu le perçois comme si c’était moins rapide parce que t’es concentré sur chaque petit détail. T’es à fleur de peau. Puis, à un moment donné, t’as le sang qui rentre, avec son goût de métal. Des fois, tu ne sais pas si c’est le tien ou celui de ton vis-à-vis.» Les boxeurs donnent un spectacle, un des deux adopte le rôle du fâché pendant que l’autre s’approche, feint, esquive. Puis le coup arrive sans que personne ne l’ait vu venir. Prompt, solide, impitoyable. Et le fâché se retrouve au tapis. Il reste incapable de se lever pendant que la salle en liesse, elle, se lève comme un seul corps, que l’autre boxeur exulte en sautant sur le ring, mains en l’air, les yeux exorbités, gavés de pouvoir. Je suis debout aussi, comme les autres, transportée par une frénésie que je peux en même temps observer de l’extérieur, dans une distance qui m’autorise à juger de la situation mais qui accentue mon trouble et m’interdit l’accès que semblent avoir les autres à une joie sauvage. Un homme est couché, assommé, et une salle entière en jouit.

Le fâché est furieux, et en se relevant, il conteste la légitimité du K.-O., puis il veut continuer la bataille en dehors du ring, et alors ce n’est plus un jeu; l’excitation à la vue du sang et de la violence, une excitation qui tient peut-être aussi au fait que l’on s’identifie au vainqueur – qui gagne pour nous la bataille, nos batailles –, s’est transformée en crainte, et des boxeurs sont obligés d’intervenir pour calmer le perdant, qui n’avale pas la défaite. «À cause de quelques cons, les boxeurs, on a très mauvaise réputation malheureusement», m’avait dit Schiller. Le furieux passe juste devant moi en courant, je pense que, si je le regarde de travers, il m’arrachera la tronche. Je me fais toute petite.

L’arbitre, nous dit Oates, a pour fonction de permettre au spectateur le relâchement de sa conscience, celle-là même qui l’avertirait, dans d’autres circonstances, en dehors du ring par exemple, que ce déchaînement de violence est fou, odieux. Le ring a une fonction d’encadrement; il y a des règles, un arbitre, une façon de procéder, rythmée par la cloche, et donc soumise au temps. Le ring et l’arbitre rendent acceptable cette brutalité, qui n’est pas bestiale, car elle est ordonnée par la pratique, le style et la discipline, mais elle n’en est pas moins sanglante. Si, pendant le combat, l’on reprend la charge de sa propre conscience et que l’on juge ce qui se joue devant nous, on ne peut qu’arriver à la conclusion que c’est affreux, et le combat devient alors très difficile à regarder. L’arbitre veille non seulement au bon déroulement du combat, au respect des règles, mais il veille également sur les boxeurs, qui d’eux-mêmes stoppent rarement le combat, même s’ils sont sur le point de perdre conscience. «Un arrêt de l’arbitre, me dit Schiller qui l’a personnellement vécu, c’est le pire. C’est une insulte.» On respecte le boxeur qui va au bout de son combat, même s’il doit perdre. «Et l’on perd tous un jour ou l’autre. Que ce soit dans un ring ou ailleurs, la cloche finit toujours par sonner», philosophe Schiller.


La première partie de ce reportage est parue dans le no 319 de Liberté.


(*) David Witthom avait été plongé dans un coma artificiel en mai 2017 après avoir subi un K.-O. lui causant une hémorragie cérébrale.
(**) Je reprends ici une phrase tatouée sur la jambe d’une boxeuse (avec sa permission).
(***) Toutes les références à Joyce Carol Oates sont tirées de son ouvrage De la boxe, Éditions Tristram pour la traduction française, 2012.

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