Critique – Littérature

L’ambidextre

Il arrive que certains livres s’ouvrent avec déjà toute une cause contre eux. Par exemple, lorsque Mathieu Bock-Côté fêta l’essai-fiction de Carl Bergeron Voir le monde avec un chapeau comme un livre honteux qu’on se passe sous le manteau, car au Québec contemporain «on ne sait pas quoi faire avec un livre aussi génial», il y avait de quoi lire prudemment. Ce véritable coup de hache dans notre bien-pensance québec-solidarisée devait certainement décoiffer son lecteur, et qu’incidemment Mathieu Bock-Côté y occupe, en caméo, le rôle du meilleur ami du narrateur-essayiste ne devait rien gâcher à la chose. Le livre de Bergeron, tout de colère contre les barbecues dans les parcs, érigeant en phénomène social l’indifférence de la gent féminine à son endroit ou encore mâtinant de mépris sa description des ferveurs populaires, ne décevait guère, en effet. De même pour le tout récent essai de David Dorais, Que peut la critique littéraire?, qui, déjà teinté par la pratique de Dorais dans L’inconvénient, critique souvent acerbe, semblait annoncer un brûlot; acerbe, c’est le dire vite cependant, et certaines charges de Dorais consistaient à confirmer le sens commun, ainsi de ses attaques contre Alexandre Jardin ou David Foenkinos. Mais je me souviens avec une certaine forme d’euphorie, comme à la corrida, de sa critique du pourtant consensuel Guyana d’Élise Turcotte, ce «roman tellement faible, écrivait Dorais, c’est-à-dire écrit avec tant de maladresse et d’un propos si mince» que le critique avait décidé de se taire après sa sortie, jusqu’au moment où l’œuvre se vit décerner le Grand Prix du livre de Montréal, récoltant «une gerbe de critiques parfumées dans les journaux». C’est dire que son texte tâchait de remettre les pendules à l’heure. Que peut la critique littéraire? allait alors servir à fouetter ces critiques et jurys; à coups de pied dans notre nid de guêpes culturel, on allait, pour reprendre les mots de Jules Fournier, appeler une critique qui, «en donnant aux talents leur consécration, serait pour toutes les nullités une guillotine implacable». Ce qu’offre Dorais en réalité désarçonne. S’il relève avec une certaine justesse ce qu’il décrit comme la «critique de proximité», une engeance qui sévit dans les médias contemporains, faisant du réalisme d’une œuvre, de son émotivité, de son ancrage biographique les traits de la valeur aujourd’hui – et de toute valeur, ce qui pose effectivement problème –, ce qu’il lui oppose semble de même un peu décalé. Il édifie de façon étonnante une «critique» rhétorique, toute tournée vers la grammaire et la stylistique descriptive – seventies style, ai-je envie d’ajouter. Cette manière de se fâcher de l’ère du temps, ère du vide, etc., se fait comme naturellement au nom d’une austérité ancienne. Ce n’est donc qu’à cela que peut ressembler la mauvaise humeur quand on veut l’ériger en méthode?

Ce détour n’en est pas un, évidemment; nous voilà face à un «portrait de groupe», celui dans l’orbe d’une revue littéraire importante dans le Québec contemporain, à savoir L’inconvénient. Le dernier essai de Mathieu Bélisle, Bienvenue au pays de la vie ordinaire, éveille assurément les grandes thèses de la revue. À tout le moins, il remet en branle les mêmes tensions, entre un certain monde d’action – l’aventure, les luttes modernes, une forme d’exigence rationnelle, un prestige de la culture – et un monde de la stase – fait d’idylle, de «pensée du terminus» postulant la fin de tout et le confort pour seul avenir, une mollesse dans la pensée, la culture détroussée de sa pertinence. Avec des figures comme Philippe Muray et l’homo festivus ou Milan Kundera et la fête de l’insignifiance, la pensée de L’inconvénient est volontiers ironique, en tout cas allergique à la naïveté, et n’hésite pas, dans son recueil au titre quelque peu sceptique devant les changements – L’inconvénient du progrès. 50 raisons de ne pas se réjouir trop vite –, à maltraiter notre postmodernité en se plaçant au-dessus de la mêlée et en diagnostiquant nos dérives contemporaines. Faisant généralement de la complaisance – critique, sociale, intellectuelle –, d’une pensée toute de vertu – l’anti-tabagisme, la Grande Noirceur vouée aux gémonies, etc. – ou encore des déconstructions radicales du sujet – de la sexualité à l’éducation, disons – les cibles de leur écriture, les auteurs de L’inconvénient paraissent toutefois, par moments, se placer en surplomb, ne laissant derrière eux que des traits un peu revanchards, les traces d’un agacement.

Certains livres s’ouvrent déjà avec toute une cause contre eux, affirmais-je. Il faut déjà mentionner que cette cause, devant l’essai de Bélisle, ne se résume d’aucune façon au système de pensée de la revue. Plus simplement, il y va d’un lieu commun dont le groupe est porteur, mais que, de par son titre, Bienvenue au pays de la vie ordinaire ne se prive pas d’embrasser: celui voulant que le Québec permette un regard privilégié sur les dérives postmodernes, comme affranchi de toute honte devant la déréliction des idéaux modernes. Suivant l’adage d’André Belleau, «chez nous, c’est la culture qui est obscène», on décrit le Québec dans son anti-intellectualisme, ses loufoques mœurs de province, ses entailles à la sacralité de l’art et à ses prétentieuses hauteurs. «Si le Québec n’est pas le pays de la vie ordinaire par opposition aux autres pays, écrit Mathieu Bélisle, [...] ou comme une sorte d’exception ou d’anomalie par rapport à la règle, il est certainement celui qui présente l’image la plus claire, la moins conflictuelle et la moins paradoxale de son triomphe, ce qui revient à dire que la vie ordinaire domine ici de manière exemplaire.» On aura compris que cette vie ordinaire est colonisée par l’habitude, «chacun vaque à ses affaires sans s’inquiéter de rien, tout à la certitude que demain sera pareil à hier», manière de «société d’épiciers» comme le déplorait déjà Octave Crémazie en 1866. Affirmer que le Québec est le pays de cette vie ordinaire paraît acceptable à bien des égards; l’affirmation reste néanmoins fortement idéologisée, rend compte d’un découpage du monde entre un digne et un indigne, structure assurément discutable que n’évite pas tout à fait l’essai de Bélisle. En vérité, pour ne pas sembler plus longtemps critiquer à «main levée» cet essai, à faire de la cause contre lui la chose même de ce livre, il faut ajouter que le livre de Bélisle réussit à reconduire ce dualisme en l’évitant, grâce à ce que, de façon informe et mystique, on pourrait appeler une voix. Cette voix réussit à indiquer les charges et les chaînes qu’elle porte – appelons-les des idéologies – pour en révéler le caractère construit; ainsi du digne et de l’indigne avec lesquels parle Bélisle, moins cependant pour juger que pour les voir agir – par exemple, devant l’industrie du rire, genre indigne s’il en est, qu’il se garde de condamner. Plus précisément, nous avons là la forme d’une écriture ambidextre.

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