Critique – Littérature

D’autres Nords

Nuuk, une ville nordique, une ville inuit. Je n’y ai jamais mis les pieds, et dans mon imaginaire, cela ressemble à Iqaluit, la capitale du Nunavut, en plus grand. Mais je ne suis jamais allée à Iqaluit non plus. Homo sapienne a pour décor une grande ville du Nord: avec des bars, des restaurants, des hôpitaux, des taxis. Nous sommes loin de l’imaginaire nordique de bien des lecteurs, mais c’est également bien différent d’Ivujivik, le village où je vis et enseigne. Ce fut ma première surprise. Je ne pensais pas, en ouvrant ce livre, être transportée ailleurs, dans un autre Nord, où rien ou presque ne m’était familier. Le poisson séché, rapidement évoqué, quelques mots en inuktitut, les noms des personnages, et l’émerveillement que cause un nouveau-né, voilà les seuls éléments qui me rappelaient que j’étais en train de lire un roman inuit. Peut-être que ma surprise face à ce texte était proprement coloniale. À quoi je m’attendais? Après avoir lu dans les dernières années des centaines de textes écrits par les Inuit depuis les années 1960, je n’avais jamais rien lu de semblable. N’y cherchez pas le silence du Nord, vous entendrez dans ce roman le bruit de la ville, des chansons, des textos, et de l’amour.

Niviaq Korneliussen est née à Nanortalik, au sud du Groenland, en 1990. Jeune adolescente, elle se tourne vers l’écriture pour créer des personnages qu’elle rêvait de rencontrer ou des expériences qu’elle désirait vivre. Elle a rédigé son premier roman, Homo sapienne, en inuktitut, et dans l’urgence, puisqu’un seul mois lui a suffi. L’auteure a ensuite traduit elle-même le texte en danois pour répondre à la réalité linguistique du Groenland et rejoindre un public plus large, au-delà de l’île elle-même. Dans ce texte résolument contemporain, on assiste aux éveils et aux réveils identitaires de cinq jeunes queer qui affrontent tant bien que mal leurs questionnements sur l’amour, le désir et la connaissance de soi dans la société groenlandaise d’aujourd’hui. Fia découvre qu’elle aime les femmes, Inuk tente de fuir sa réalité de Groenlandais au Danemark et d’échapper aux conséquences de sa relation secrète avec un député marié. Arnaq, quant à elle, compose avec son passé d’enfant agressée sexuellement, en buvant beaucoup d’alcool et en multipliant les relations sans lendemain. Ivik, avec l’aide de Sara, accepte qu’il est un homme dans un corps de femme. Sara, elle, après sa rupture avec Ivik, décide de vivre.

Korneliussen sait que son livre marque une rupture dans la littérature inuit. En entrevue avec Jean-François Villeneuve, pour le site web Regard sur l’Arctique, elle explique qu’Homo sapienne n’est pas un texte traditionnel puisqu’elle ne mentionne ni la nature, ni ses ancêtres. La seule description poétique du territoire est celle d’une ville, entourée de montagnes, qui se libère du froid sous l’effet du soleil printanier. Tôt le matin, l’immobilité de la ville apaise Sara et lui «donne la force de commencer».

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