Critique – Littérature

Avec l’énergie de l’espoir

Le roman De bois debout de Jean-François Caron est très habile. Cette habileté est descriptive et narrative, mais elle provient également de l’économie stylistique et de la cohérence de l’ambiance générale. On retrouve d’ailleurs certaines de ces qualités dans Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, sans compter que les deux romans présentent une forme de huis clos partiel mettant en scène deux hommes, dont l’un, plus âgé, soigne l’autre, plus jeune et plus vulnérable. On comprend toutefois assez vite que les soignants sont tout aussi vulnérables, car ils partagent avec les soignés le fait d’être en deuil d’un être précieux. Cette citation du Poids de la neige se prête bien au livre de Caron, alors que le personnage de Matthias dit au jeune blessé: «Reste silencieux. Tais-toi davantage si tu le peux, ça m’est égal. Tu es à ma merci. Il suffirait que je joue ton jeu, que je ne dise plus rien, puis tu disparaîtrais peu à peu dans les plis des couvertures.» La guérison passe donc, bien au-delà de celle de la chair, par une parole retrouvée et partagée. Au début de De bois debout, il y a la course d’Alexandre dans les bois: tombant, blessé, le pied foulé, la joue sanglante, il court et repense de façon chaotique au trauma du père tout juste tué sous ses yeux, leur histoire désarticulée file sous ses pas jusque chez Tison. C’est à peine debout qu’il s’y présente, à peine capable de savoir ce qui l’y mène et à peine apte à articuler ses pensées embrouillées. En toute liberté, les souvenirs surgiront entre eux et Alexandre en ressortira plus grand, et aussi droit que les arbres tout autour de la maison. En mettant de l’ordre dans son récit, il se remet sur pied. Il n’y a, a priori, rien d’exceptionnel dans cette prémisse. L’exceptionnel advient quand tout a l’air de se remettre sur pied alors que cela s’effondre pourtant dans les faits, un peu plus à chaque fragment de vie exposé. Un type de paradoxe qui est sûrement monnaie courante dans les cabinets de thérapeutes.

Au départ, Tison ne sait rien de plus du garçon blessé que le fait qu’il est ce «sorti-du-bois». Le personnage de Tison est paternel et immédiatement touchant, encore plus quand on apprend que son visage défiguré par les flammes conserve pour toujours la trace de la mort de son fils dans ces mêmes flammes. Le récit de cet incendie est une chose très douloureuse à lire et constitue à l’évidence une réussite littéraire. Alors qu’on se demandait pourquoi le père d’Alexandre l’avait mis en danger dans une joute mystérieuse avec deux policiers (ç’aurait été le fils qui serait mort à la place du père s’il avait respecté ses consignes, on le comprend même si Alexandre n’en parle jamais), on se demande pourquoi Tison a laissé son jeune enfant à l’étage pour aller voir s’il y avait du feu au rez-de-chaussée, au lieu de sortir de la maison au premier doute, à la première odeur, à la première étincelle. Tison va réussir à sortir, mais avec un corps inanimé collé au sien: «Alexis. Ostie, mon homme, mon tannant, mon microbe, mon rantanplan, mon matou, mon jeune loup, mon lion, mon Alexis champion. [...] Reste avec moi mon matou, mon jeune loup, mon lion, mon homme, mon tannant, mon microbe, mon rantanplan.» La vie est-elle ainsi faite que la logique nous quitte et qu’on se croit tous indestructibles, à l’abri des accidents? S’entremêle à la douleur réactivée de Tison celle plus actuelle d’Alexandre qui doit se faire à l’idée que son père a disparu en un seul coup de feu accidentel. La douleur appelle la douleur: rétroactivement, il réalise qu’il ne recevra plus jamais les caresses d’une mère emportée quelques années plus tôt par la maladie (il se rappelle «la dernière caresse du monde»).

Plus le récit avance, plus la mémoire d’Alexandre se réveille, plus il devient difficile de croire au «bon» père qu’on pleure initialement. Le même père qui a risqué la vie de son fils adolescent. Celui qui lui dit «ta gueule» à la chasse lorsqu’il a cinq ans parce qu’il est «rendu un homme» ou celui qui l’oblige à pratiquer le même métier manuel que lui. Ces événements aux allures de contresens fabriquent pourtant l’univers émotif singulier du livre, tissé de paradoxes. (L’amour parental n’est-il pas toujours tissé de paradoxes?) Par exemple, le père qui refuse la littérature à son fils est une façade; on comprend qu’il a été déçu par l’absence de force concrète, presque matérielle, des livres dans le monde. C’est pourtant une déception liée à son monde. Il anticipe la même réalité pour son fils, car il voit bien qu’un legs, bien involontaire, a opéré et il veut le préserver de cette littérature qui n’a rien fait pour lui. Ce faisant, il le décourage des livres pour l’encourager à utiliser ses mains pour construire, son fusil pour chasser, sa clé à molette pour réparer, à devenir celui qui sait tout faire et qui agit donc efficacement sur le réel. Dans la mesure où les littéraires ne viennent pas systématiquement d’un milieu littéraire ou même réceptif à son existence, cet aspect du livre est vraisemblable. Il arrive toutefois que certains passages soient plus didactiques: «Tu peux pas vouloir être comme le monde qui écrit ces livres-là, le monde qui reste en dehors du monde, t’sais. T’as des livres qui parlent du bois, mais là, christ, voyons donc! Brûle ça dans le poêle, ces livres-là, pis vas-y dans le bois, toi!» Ce discours sur la vérité de la vie, du réel (le froid glacial et la neige qui s’engouffrent par la fenêtre ouverte font dire au père «le frette c’est vrai») qui s’oppose à l’illusion du livre («Dans un livre, t’apprends rien d’autre qu’un livre. Les mots disent pas la moitié de ce que tu peux vivre.») est parfois trop appuyé, même s’il est évident que ce genre de discours simpliste existe. À d’autres moments, ce père qui refuse le pouvoir de la littérature parle pourtant avec les allégories d’un poète: «Ça existe pas, mon homme, une bûche carrée. Parce que les arbres sont toujours croches. Ils ont toujours de quoi au cœur qui est croche. Les bûches, elles ont besoin d’autres bûches pour se tenir droites. Pis les plus croches, elles finissent toujours par prendre le dessus de la corde.» On apprend par la suite que le père a été un «vrai» lecteur, de ceux qui apposent leur signature dans les livres, y soulignent des passages et construisent des bibliothèques pour les ranger. Peut-être que le père voulait que le fils apprenne un peu plus la vie avant de les remplir de livres qui font rêver et penser. Un jour, le fils devient lecteur pour d’autres, en échange d’argent; tous les plaisirs se rencontrent alors dans cette transaction. Les livres qui promettaient que les histoires se répètent éternellement ne lui ont pas menti.

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