Dossier

Le Montréal d’André Melançon

Été 1978. Le cinéaste dévoile les potentialités ludiques que recèle la ville.

Un film québécois – plus que tous les autres – me semble avoir finement filmé, non seulement les enfants, mais les enfants jouant dans la ville: Comme les six doigts de la main (André Melançon, 1978). En plus d’être savamment mené, ce film, réalisé avec peu de moyens mais beaucoup de sincérité, représente à mes yeux un émouvant album souvenir de même qu’un inestimable document sociologique. «Album souvenir» à deux égards. D’abord, parce qu’il s’agit du premier film que je me souviens d’avoir vu sur pellicule, en classe, à la maternelle, bien avant qu’on sacre chacun devant son écran. Ensuite, parce que, quand je l’ai revu, bien des années plus tard, en VHS, j’ai pu me rappeler à quel point il ouvrait une fenêtre sur le monde de mon enfance – à quelques nuances près (dont je farcirai mon analyse) –, passée dans la ruelle de la rue Saint-Denis, où j’ai eu l’heur de pratiquer mes mauvais coups. Ce film sans prétention, encore trop méconnu (malgré une récente restauration d’Éléphant: Mémoire du cinéma québécois), fête cette année ses quarante ans. Les petits qu’il a mis en scène doivent en avoir aujourd’hui cinquante. Le géant qui les a dirigés nous a, il y a deux ans, quittés. Que pourrait-il nous apprendre, maintenant, sur la ville et ses citadins? Non pas sur la ville disparue, déformée ou refaçonnée, mais sur la ville telle que Melançon l’avait, à l’époque, révélée. Non pas sur ses citadins d’alors, vieux adultes rêches, hargneux et rabougris, mais sur ceux de demain, ces jeunes que Melançon avait, comme adultes, rêvés. Qu’aurait dû devenir cette génération ayant poussé sur le ciment et grandi entre quatre murs de brique, loin des cours d’eau fraîche et des vastes pairies? Était-elle condamnée à l’asphyxie et contrainte au cloisonnement ou vouée à l’ouverture et promise aux regroupements?

Réglons d’entrée de jeu ceci. Melançon, en véritable cinéaste, c’est-à-dire en démiurge, rebâtit la ville à sa guise, reconstruit un Montréal imaginaire, élabore subtilement une cité idéale. J’ai longtemps cru que l’action se situait dans Saint-Henri (parce qu’un panoramique nous découvrait la Caserne 24, où mon grand-père maternel, que je n’ai pas connu, fut chef de district). Mais Melançon prélève les quartiers qui lui seyent et en redessine un grâce au montage. J’ai eu du mal à me faire à l’idée, d’abord, que ce Montréal auquel j’avais cru n’existait pas physiquement, ensuite, que bien des parcelles de ce réel avaient disparu. Triste paradoxe: ce Montréal, bâti par Melançon, a été rasé par la Ville. J’ai retrouvé le lieu où s’ouvrait cette cour intérieure dans laquelle les enfants jouaient, sise rue de la Visitation, entre Logan et De Maisonneuve, en plein cœur du Village; il a été remplacé par un HLM froid, grisâtre et dépourvu de charisme. J’ai retrouvé ce cul-de-sac saturé de broussailles dans lesquelles se perdait la singulière bicoque du «Polock» située sur le bord du chemin de fer fissurant le Sud-Ouest; il a été remplacé par un rond-point bordé de maisons identiques. J’ai retrouvé l’immeuble abritant, dans le film, «les Productions du Siècle inc.», situé en face d’une autre caserne, la Caserne d’Youville (aujourd’hui devenue le Centre d’histoire de Montréal), et où les enfants suivaient le «Polock»; ironiquement, il abrite maintenant le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion. Mais c’est ce qu’aurait dû devenir la ville et ses habitants, non ce qu’elle est devenue réellement, qui m’intéresse.

La cour intérieure: lieu de passage

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