Dossier

Extases et désenchantements montréalais

Je débarque à Montréal le 9 février 2011, pendant une tempête aveuglante et par un froid polaire. Au-delà de la poudrerie et des bancs de neige, l’Européenne en moi distingue trois choses: la présence des arbres partout; la faible densité qui rend les quartiers centraux aussi charmants qu’un village; l’absence visible d’homogénéité architecturale et de vision urbanistique. Je me réjouis. Je viens d’un pays où les grandes villes, pensées, organisées, lissées, patrimonialisées, embourgeoisées jusqu’à la gueule, ressemblent à des musées – des musées dont on a éjecté les classes moyennes et modestes. J’apprécie de Montréal son n’importe quoi urbain (la maison victorienne qui voisine avec une tour des années 1970), ses «dents creuses» (les terrains vagues et désaffectés entre deux bâtiments) et sa nonchalance. Nul effort et nulle sophistication dans les vitrines des boutiques, des cafés et des restaurants – c’est une fois à l’intérieur que l’on sait où l’on est. Ceci résume cela: un moindre attachement aux apparences, un rapport plus détendu à la vie et au temps, une coolitude non feinte. Les mois passent et l’été arrive. C’est une épiphanie. Je marche dans la rue et j’éprouve de manière sensitive la faible hiérarchie sociale d’ici et la possibilité pour chacun de vivre ce qu’il est, sans se préoccuper outre mesure du regard d’autrui. Je flotte. La rue montréalaise est une ouate, pour nous autres Européens. «Un hammam», me dit un ami suisse. J’aime. J’en ai besoin. Me fondre dans cette ville, c’est me débarrasser de kilos d’histoire française, de névroses bourgeoises, d’arrogance élitiste, de violence sociale.

Cela étant dit, pour la première fois depuis longtemps, je m’installe dans un quartier qui me correspond sociologiquement, le Mile End, un concentré de journalistes, de réalisateurs et d’artistes au nord-ouest du Plateau-Mont-Royal. L’angoisse du déracinement, sans doute. J’ai vécu huit années dans une banlieue pauvre, principalement noire et arabe, au nord de Paris. Puis quatre autres dans une campagne éminemment blanche, catholique et conservatrice, le Perche, en Normandie. Chaque fois, il m’a fallu comprendre, m’adapter, me défaire des réflexes et des références implicites qui nous constituent quand nous vivons au milieu de nos semblables. Mais si le Mile End commence par nous ensorceler, l’intégration fait son œuvre et s’accompagne d’un regard plus aigu, plus critique. La gentrification, pourtant amorcée dès la fin des années 1990, continue de galoper jour après jour sous mes yeux affolés. Elle fige le quartier dans les palmarès des quartiers les plus cool du monde et arrose les rues de boutiques improbables – comment vivre en vendant trois paires de baskets vegan, deux revues de design finlandais et des lunettes vintage? – aux noms qui claquent comme une gifle au visage («Mercantile», au coin de Fairmount et de Clark), tandis que mes voisines artistes ou âgées sont évincées de leurs logements. L’observation du phénomène devient l’objet numéro un de mes conversations de trottoir avec ma voisine Marie Sterlin, et avec la réalisatrice Carole Laganière, préoccupée par l’évolution d’Hochelaga-Maisonneuve, nous nous lançons à trois dans l’élaboration d’un webdocumentaire (Gentriville) et d’un film (Quartiers sous tension) qui vont nous absorber pendant deux grosses années. Nous partons de nos propres itinéraires résidentiels. Nous plongeons dans cette réalité mouvante, complexe, où le gentrificateur peut devenir quelques années plus tard victime de la gentrification qu’il a déclenchée. Nous ratissons la ville, nous interviewons des dizaines de résidents, de chercheurs, de militants. Nous trouvons douze quartiers de Montréal qui sont touchés par la vague, au plan commercial, au plan immobilier, au plan urbanistique. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que des mairies d’arrondissement progressistes, soucieuses à la fois d’écologie urbaine et d’inclusion sociale, génèrent l’embourgeoisement de leurs quartiers, à force d’embellissement et de saillies de trottoirs plantés d’herbes sauvages. Mais ne pas aménager et abandonner la ville aux promoteurs, c’est encore pire. C’est Griffintown – un immense condo pour yuppies, sans mixité et sans vie –, c’est Brossard – vampirisé par les centres d’achats dernier cri –, c’est Laval – royaume de l’étalement urbain. C’est dire adieu à toute idée de civilisation, c’est renoncer à faire société, et tourner le dos à la dimension historiquement émancipatrice de la ville.

Bientôt, nous nous voyons évoluer. Nous prêchions la mixité sociale; voilà que nous doutons de sa nécessité, à force d’écouter les militants du droit au logement et les habitants contraints de quitter le quartier qui les a vus naître. Si la mixité n’est qu’une étape dans la marche vers l’embourgeoisement d’un quartier au complet, pourquoi l’appeler de ses vœux? Qu’a-t-elle de si lumineux, sinon pour celles et ceux qui se rengorgent d’être capables de vivre avec plus pauvre (Hochelaga, Verdun) ou plus basané (Parc-Extension) que soi? Bientôt nous définissons deux manières de freiner la gentrification. La manière politique et collective, encore balbutiante ici: logement social partout, amendes contraignantes pour les promoteurs qui ne font aucun effort dans ce sens, baux commerciaux contrôlés pour éviter la disparition de cafés et d’épiceries abordables. Et la manière individuelle, qu’un nombre grandissant de Montréalais fait sienne: abandonner Airbnb, soutenir les voisins menacés d’éviction, proposer des loyers abordables si on est propriétaire... Marie et moi appelons cela en riant la «compensation gentrification», inspirée de la «compensation carbone» des écolos, que nous sommes aussi. Elle implique également de se méfier comme de la peste du branding immobilier et territorial, qui conceptualise les villes et les modes de vie pour mieux les vendre, à la manière de produits de consommation.

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