Dossier

Faut-il beaucoup aimer les femmes?

Méconnus, les écrits théoriques de Monique Wittig apportent un éclairage bienvenu sur les rapports entre les femmes et les hommes.

Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter.

— Marguerite Duras

En 1976, Monique Wittig, romancière et théoricienne féministe d’origine française, écrit un article très important dont nous n’avons pas encore pris toute la mesure pour la pensée féministe. Dans ce texte traduit et publié en français relativement tard, en 2001, sous le titre La catégorie de sexe, le concept de lesbienne permet de penser une identité qui résisterait à un système de domination. Il ne s’agit pas pour Wittig de simplement proposer une société lesbienne comme on l’a posé en commentant son roman Les guérrillères, publié en 1969; le lesbianisme est avant tout une notion permettant de penser la destruction du système hétérosocial. Wittig voyait le concept de lesbienne comme une force de résistance aux diverses formes de domination et de pouvoir dans lesquelles elle incluait les rapports d’esclavage, les rapports capitalistes et, bien sûr, les rapports de classe et de sexe. Il y avait chez Wittig une pensée politique très utopique, un désir profond de changer le monde et ce changement devait en passer par l’avènement d’une pensée hors du genre.

Dans «The Category of Sex», la dimension politique de l’hétérosexualité est critiquée et le présupposé de la différence des sexes qui donne un statut inné et a priori à l’hétérosexualité est malmené. Wittig démontre que cette différence sexuelle qui se construit à partir d’une conception du corps n’est que la justification d’une idéologie, d’un dispositif comme le nommerait Foucault, qui opère une classification créant un rapport de force très peu égalitaire entre les hommes et les femmes. Pour Wittig, la distinction entre homosexualité et hétérosexualité dépend de la distinction construite entre homme et femme, féminin et masculin. «La catégorie de sexe est une catégorie politique qui fonde la société en tant qu’hétérosexuelle.»

Les femmes et les hommes étant le résultat de relations, être femme n’est pas une affaire d’essence mais de relations. On pense alors à Hegel et au problème du maître et de l’esclave, sur lequel se fonde Wittig. Il n’y a pas de femme sans homme et d’homme sans femme et l’interdépendance de ces concepts crée une relation de domination. Comme l’a écrit récemment la penseure féministe espagnole Beatriz Preciado, née en 1970: «Wittig en était arrivée à décrire l’hétérosexualité non pas comme une pratique sexuelle mais comme un régime politique, faisant partie de l’administration des corps et de la gestion calculée de la vie, et relevant donc et avant tout de la biopolitique.» Pour Preciado, une lecture de Wittig et de Foucault permet de donner une définition de l’hétérosexualité comme technologie biopolitique destinée à produire des corps straight. Il faut lire et relire cette citation qui, à mon avis, est la clé de la pensée de Wittig: «En effet ce qui fait une femme, c’est une relation sociale particulière à un homme, relation que nous avons autrefois appelée de servage, relation qui implique des obligations personnelles et physiques aussi bien que des obligations économiques (“assignation à résidence”, corvée domestique, devoir conjugal, production d’enfants illimitée, etc.), relation à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles.»

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