Que conservent les conservateurs?
297 | automne 2012
L'urgence de poursuivre

Les héroïnomanes ont beau avoir mauvaise réputation, je ne me lasse pas de « L’hommage à la Grèce » d’André Malraux, surtout quand il affirme que « La culture ne s’hérite pas ; elle se conquiert. » Si je me permets de le mentionner, c’est que Liberté a vu le jour en janvier 1959. C’est dire si la question du patrimoine nous est incontournable. Il ne faudrait pas en conclure pour autant que nous passons nos journées, les yeux pleins d’eau, rivés à des reliques plus ou moins poussiéreuses, car un legs est plutôt un principe actif. Socle contre lequel s’arcbouter, on pourrait aussi bien le comparer au moteur, à tout ce qui propulse, à cette différence près qu’il dirige également. Finalement, c’est un drôle de mélange ; tout à la fois voile et sextant.

Ce qui frappe le plus dans la présentation du premier numéro de Liberté, c’est le sentiment d’urgence. Le crépuscule du Canada français, on s’en doute bien, générait son lot d’enthousiasmes comme d’inquiétudes ; tout avait l’air tantôt de naître, tantôt de s’étouffer pour de bon ou encore de poursuivre son petit bonhomme de chemin comme si de rien n’était et, pour l’équipe éditoriale d’alors, il n’était surtout pas question de ne pas tenter de comprendre ce qui se passait. Fomenter une revue leur permettant de tenir compte « de l’évolution de la pensée, de la création sous toutes ses formes, de la vie artistique à travers toutes ses manifestations » n’avait pas d’autre visée. Il s’agissait d’agir, et vite.

Ce sentiment d’urgence, nous le partageons toujours. En ce début de siècle où les oeuvres, et même les idées, ne sont plus que des produits culturels à consommer puis à jeter après usage, donner à la parole, à la pensée, à tout ce qui participe de la création, un espace assez vaste pour leur permettre de se déployer, mais aussi de durer, nous apparaît, plus que jamais, d’une urgence affolante. C’est que les romans, les pièces de théâtre, les films, les tableaux ne peuvent en effet être réduits sans conséquence pour nous tous à une activité économique ne visant qu’à nous distraire. Je trouve bien triste d’avoir à le souligner, mais l’art n’est pas une distraction, pas plus que l’amitié, par exemple. C’est un élan vers l’autre qui permet la plongée en soi. Le peu de place que nous lui accordons n’est ainsi pas tout à fait étranger à l’isolement que nous ressentons tous. Qu’à force de produire et de consommer, il ne naisse plus en nous qu’une envie maladive d’oublier notre sort s’avère bien sûr compréhensible. Cela dit, détourner sans cesse le regard, c’est s’engager sur une pente qui peut s’avérer fort glissante. 

Faut-il le préciser, s’inquiéter de l’omniprésence du divertissement – si ce n’est de la diversion – n’a rien à voir avec la nostalgie de la Grande Culture. « Car, comme le dit Jean-Luc Godard, il y a la règle et il y a l’exception. Il y a la culture qui est la règle, et il y l’exception, qui est de l’art. Tous disent la règle, ordinateur, t-shirts, télévision, personne ne dit l’exception, cela ne se dit pas. Cela s’écrit, Flaubert, Dostoïevski, cela se compose, Gershwin, Mozart, cela se peint, Cézanne, Vermeer, cela s’enregistre, Antonioni, Vigo.»

En énonçant ainsi ce que la culture ne sait ni dire, ni voir, l’art lui permet de se structurer. En d’autres termes, sans exception, il n’y a pas de règle. Et quand il n’y a pas de règle, il n’y a qu’un seul axiome qui vaille, celui-là même qui nous régit de plus en plus : l’inévitable et vieux comme le monde « au plus fort, la poche ». En nous révélant que nos vies, comme nos institutions, ne sont pas achevées, parce qu’elles sont inachevables, tout comme nos désirs sont inépuisables, les oeuvres ouvrent surtout un espace à l’intérieur duquel il nous est possible de nous penser autrement. Et c’est à partir de ce même creuset que le politique, cette façon collective de réfléchir et de faire advenir d’autres façons de vivre, peut se déployer. C’est pourquoi « l’art est une condition du politique » comme l’écrivait Robert Richard. Le monde dans lequel nous vivons n’est pas une fatalité. Nul ne nous oblige à nous y résigner, hormis les érotomanes du rendement et de la croissance à tout crin. Que je sache, ces gens-là ne dirigent pas de droit divin.

Cette réinvention de Liberté est donc tout d’abord un refus de se résigner au monde tel qu’on ne cesse de nous le présenter. Elle se veut notre effort pour réintroduire, pour notre temps, l’exception dans l’espace public, c’est-à-dire d’y insérer comme un deuxième espace, mi-clairière, mi-tranchée, à l’intérieur duquel il nous serait possible de prendre une certaine distance vis-à-vis de tous les petits catéchismes avec lesquels on nous pourrit la vie. Cette distance-là, c’est la liberté. Sans elle, il me semble impossible de comprendre ce qui nous arrive, de penser à ce qui s’agite autour de nous. Sans elle, surtout, rien ne peut advenir, si ce n’est la bête et incessante répétition aveugle de tout ce qui est déjà là.

C’est en ce sens que nous comprenons l’étonnante formulation d’Hubert Aquin : « Comprendre dangereusement », dont nous faisons désormais notre devise. En réaffirmant le rôle politique de l’art comme de la réflexion, c’est-à-dire leur capacité à ébranler, à fissurer parfois, ce qui est figé en nous et nos institutions, nous croyons en effet tout comme lui que « La revue Liberté peut être considérée comme une agression. »

Bonne lecture !