Repenser la souveraineté
310 | Hiver 2016
La peur du loup

Je vivais à Paris depuis, je ne sais pas, un an et demi peut-être, disons deux ans, assez longtemps en tout cas pour avoir l’impression d’y être depuis longtemps. Un samedi après-midi que je mangeais un cornet de crème glacée en niaisant devant la vitrine d’une librairie, j’ai eu un drôle de malaise. C’est le titre d’une plaquette, ça devait être un recueil de poèmes, qui, je m’en souviens encore comme il faut, a déclenché toute l’affaire: la boule, d’abord, dans le fond du ventre, après ça le serrement à la gorge, puis finalement, la confusion, la désorientation peut-être plutôt, pendant laquelle on essaye de comprendre ce qui vient juste de se passer. 

Ce titre-là ne comportait pourtant pas grand-chose d’extraordinaire. Pour un Français, un Belge, un Algérien, ou encore n’importe qui parlant une autre langue, mais quand même capable de lire ou d’au moins déchiffrer le français, le regard, je gagerais vingt piasses, devait glisser dessus comme il le fait sur les trognons de pommes. Mais pour un Québécois, je veux dire un Québécois absent de chez lui depuis un bon bout, un livre intitulé La souveraineté du vide, ça fessait dans le dash en maudit. 

Le premier choc, tout ça se déclinait en déflagrations, a été de réaliser que je n’avais pas lu, pas vu, ni entendu, ni même entraperçu le mot souveraineté depuis mon arrivée en France. J’avais l’impression de voir un mort, ou enfin un revenant. J’avais pratiquement envie de lui demander ce qu’il faisait là. C’est pourtant le deuxième choc qui a été le plus violent, à cause, sans doute, de son côté rétroactif. Si le mot ne m’avait pas manqué, pas une miette, tout ce temps-là, si je n’avais pas non plus ressenti le besoin de l’utiliser, ça me faisait quand même drôle d’éprouver après coup, précisément en le voyant, à quel point il avait été complètement absent de mon vocabulaire comme du paysage social dans lequel je me trouvais. Du coup, et ça a été le troisième choc, son omniprésence quand je vivais à Montréal m’est devenue presque étouffante. 

En même temps, et le trouble me venait de là aussi, même si le Québec est loin d’être étranger à la vacuité, dans La souveraineté du vide, le mot souveraineté me semblait un autre mot que celui sur lequel on tombe à tout bout champs quand on se trouve chez nous. Ça me déstabilisait. Je le reconnaissais pour ainsi dire sans le reconnaître. La sensation se rapprochait de celle dont les rêves sont pleins quand un visage ou un corps familier nous y apparaît tout d’un coup monstrueux ou à tout le moins étranger. C’est comme si le contexte poétique lui donnait une tonalité, un tonus même, que des années de formules creuses et de cris de ralliement avaient fini par émousser. Bref, c’est niaiseux, je le sais, mais je réalisais que le mot pouvait avoir un sens et, surtout, renvoyer à autre chose qu’au PQ, qui l’a toujours utilisé comme un euphémisme en plus, l’employant pour ne pas avoir à dire indépendance qui achalait, lui-même ayant été adopté pour ne pas prononcer séparation qui faisait peur. Bref, j’ai fini mon cornet complètement dépaysé, je veux dire au point de me sentir juste nulle part. 

L’expérience a eu beau être très brève, elle a tout de même laissé en moi une impression durable. Un rien d’ailleurs la fait parfois revenir à la surface. Une des dernières fois, c’était en septembre de l’année passée. En lisant le journal qui relayait les propos de notre premier ministre en train de justifier le bien-fondé de ses politiques d’austérité, le même sentiment d’irréalité, de me trouver dans un no man’s land, à moins qu’il ne faille carrément dire d’aliénation, m’est encore tombé dessus. «Si on n’agit pas, nous, les Québécois, c’est New York et les agences de crédit qui vont décider pour nous.» Dans un premier temps pourtant, je l’avoue, la déclaration m’a surtout amusé. La logique du bon docteur Couillard m’amenait en effet à m’imaginer une bande de moutons décidant de s’entredévorer sous prétexte que le loup, autrement, allait, lui, s’en charger. Après ce moment de douce rêverie, je me suis par contre surpris à penser à une sorte de Churchill demandant aux Anglais de bombarder eux-mêmes Londres de crainte que les Allemands ne détruisent la ville. Ça m’amusait un peu moins. 

Qu’il faille agir me semblait en effet une bonne idée, mais le faire non seulement pour plaire à New York, ou par crainte des agences de crédits, et sans doute pire encore pour le bête plaisir de les singer, m’apparaissait tellement honteux, tellement porteur d’eau, que je me suis ennuyé de mon malaise parisien. Car à partir du moment où l’État n’est plus souverain, que peut bien vouloir dire la notion même de citoyenneté ? 

Ceux qui insistent pour parler de contribuables en lieu et place de citoyens ont beau me mettre en maudit, ils n’ont peut-être pas tort. C’est bien ce que nous semblons être désormais. 


Ce texte a été publié dans le numéro 310 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.