Rétro, les classes sociales?
302 | Hiver 2014
Le cadre et la révolte

Avant-hier, je me suis retrouvé par hasard au coin de Ste-Catherine et Berri. Comme je venais de l’ouest en marchant du côté nord, il m’a été presque impossible de ne pas voir tout à coup un panneau, pas très grand, mais quand même, où s’affichait le visage de Richard Desjardins. Juste à côté de lui, il y avait un texte, coiffé d’une phrase ressemblant à une injonction et qui allait comme suit : J’appelle à la révolte de tout mon coeur.

De plus près, on comprenait assez vite qu’il s’agissait d’une exposition en plein air de photographies tirées des deux documentaires du chanteur, L’erreur boréale et Trou story, photographies que j’ai bien tenté d’admirer, mais un certain trouble, un malaise, quasiment un vertige m’en a vite empêché. Plus j’avançais, en effet, plus il devenait évident dans mon esprit que l’appel à la révolte en exergue de l’expo se trouvait là pour la simple raison qu’il ne pouvait pas être entendu. Si l’on avait pensé une seule seconde que cela puisse être le cas, l’on n’aurait sans doute pas jugé convenable de lui accorder une telle place dans l’espace public. On avait là un exemple extraordinaire de perversion, soit un appel à la révolte niant toute possibilité de révolte. Fascinant.

Ce n’est par contre pas la sincérité de Desjardins, me semble-t-il, qui est ici en cause. Je suis prêt à accepter qu’il soit de bonne foi et qu’il ne se trouve pas dans cette galère pour promouvoir sa carrière de façon déguisée. Je me trompe peut-être, mais on est quand même loin de Marie-Chantal Toupin affichant sa poitrine aux abords du pont Jacques Cartier tout en intimant le chaland à la regarder dans les yeux. Pourtant, le dispositif est le même, soit un visage et un slogan. Et c’est peut-être là que ça se déglingue : la colère et la volonté politique de Desjardins ont beau être authentiques, le cadre dans lequel elles ont été engoncées les court-circuite. C’est à se demander si on ne nous présentait pas là de la révolte, pour ainsi dire calfeutrée, aseptisée, sécuritaire, afin de nous permettre d’acquérir une dose de bonne conscience citoyenne à peu de frais.

La chose était d’autant plus déprimante que l’exposition était présentée par le Mouvement Art Public, un collectif dédié à la promotion de la culture par des stratégies de revitalisation urbaine, apprend-on quand on se rend sur leur site. Et en poursuivant la lecture, on y découvre aussi que le map a pour objectif de provoquer l’éveil, la découverte et la réflexion, d’appuyer les débats sociaux et politiques. Les premiers gestes posés à cet égard furent et demeurent l’occupation d’espaces publicitaires suivis par la réalisation de plusieurs parcours piétonniers. Ces gestes représentent les vecteurs tangibles d’une expérience de démocratisation culturelle.

Et c’est ici que ça se met vraiment à faire mal. Cantonner toute parole, tout propos, toute forme, toute image dans cet espace restreint qu’est maintenant la « culture » semble le plus sûr moyen de s’assurer que toute initiative véritablement nouvelle, audacieuse ou sensible meure dans l’oeuf. L’exposition était pourtant, enfin pour ce que j’ai pu en voir, très bien. De plus, elle était sous l’égide d’un chanteur respecté et de documentaires ayant une position politique et éthique forte. Que demander de plus ? Certainement quelque chose, mais quoi ? Que faire pour qu’un appel du genre puisse avoir un petit peu de résonnance ? Est-ce seulement l’esthétique publicitaire du panneau qui désarticule une telle prise de parole ? Pourtant, la publicité arrive à faire vendre des chars à l’aide d’images évoquant la puissance, la vitesse, l’élégance et la liberté, même si l’on sait qu’on passera le plus clair de son temps avec sa Tercel, sa Berline ou sa Focus dans le trafic en stressant peut-être même à l’idée de ne pas réussir à faire chaque paiement. Ce n’est pas rien. L’omniprésence de la pub, c’est-à-dire d’un discours précisément formaté afin de susciter en nous des promesses de plaisir qui, la plupart du temps, ne seront pas tenues ou si peu, a-t-elle fait de nous des analphabètes politiques incapables de déchiffrer ce qui pourrait, effectivement, nous pousser à la révolte ? Sommesnous devenus incapables de lire et d’entendre quoi que ce soit ne nous promettant pas la satisfaction à peu près immédiate de désirs plus ou moins fallacieux ? Si c’est bien le cas, comme j’en ai parfois peur, il est pour nous grand temps d’imaginer de nouveaux cadres, de nouveaux espaces, qui permettraient à une parole révoltée de se faire entendre dans l’espace public, c’est-à-dire capables d’induire de nouvelles lectures, de nouvelles métaphores du monde portant en elles des conditions sachant mener à d’autres modes de vie.

Parlant de mode de vie, comme vous le savez, Noël approche. Dans la foulée, la grande guignolée des médias et le spectacle des bons sentiments qui l’accompagne avancent eux aussi à grands pas. C’est pourquoi il nous a semblé adéquat, dans ce numéro, de vous entretenir de ce sujet fort festif qu’est la lutte des classes.

Joyeuses fêtes !