Marie-Claire Blais
312 | Été 2016
Une littérature qui déborde

Chapeau: 

L’œuvre de Marie-Claire Blais, depuis ses tout débuts, est d’une cohérence qui dément son caractère hétéroclite.

À première vue, rien de plus dissemblable qu’Une saison dans la vie d’Emmanuel (1965) et Soifs (1995) : d’un côté, un court roman dur et ironique devenu un classique de la littérature québécoise; de l’autre, le début d’une émouvante épopée romanesque qui compte aujourd’hui huit titres et plus de deux mille pages. Les deux œuvres constituent apparemment deux pôles distincts de l’œuvre de Marie-Claire Blais, le pôle national d’une part, centré sur une famille canadienne-française, le pôle universel d’autre part, délocalisé sur une île du sud des États-Unis où gravitent des dizaines de personnages qui appartiennent au vaste monde. Le style et le ton même des deux œuvres semblent aux antipodes : le réalisme sec, mordant, impitoyable d’Une saison n’a rien à voir avec le lyrisme ample et prolixe de Soifs. C’est comme si la prose de Marie-Claire Blais avait largué les amarres. Aspirée par le large, portée par les bouleversements de la planète plutôt que par le chagrin des Canadiens français, elle coule désormais sans fin, délivrée des paragraphes et à peine ralentie par quelques rares signes de ponctuation forte. Non pas un roman-fleuve, mais ce qu’elle appelle, dans son plus récent titre, Le Festin au crépuscule (2015), un « fleuve de mots ». Aucun autre auteur de la Révolution tranquille n’a connu une transformation aussi spectaculaire de son écriture; aucun auteur des années 1960 n’incarne, autant que Marie-Claire Blais, le désarroi du monde actuel: le centre de gravité de son œuvre s’est déplacé d’hier à aujourd’hui. 

[...]


Extrait du texte publié dans Liberté n° 312. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.