Ministère de la Formation
305 | Automne 2014
Une formation à la dérive. Entretien avec Suzanne-G. Chartrand.

Chapeau: 

Pour enseigner, il faut d'abord apprendre. Liberté a rencontré Suzanne-G. Chartrand, professeur en didactique du français, qui a répondu de vive voix à nos questions. Portrait sans fard de la formation des maîtres.

Les enseignants de français au secondaire sont-ils bien formés ?

SUZANNE-G. CHARTRAND — On n’a pas d’études sur la qualité ou la compétence des étudiants qui sortent des facultés des sciences de l’éducation. Depuis 1992, j’ai enseigné dans diverses universités québécoises, dans des programmes de formation à l’enseignement, et je considère, bon an mal an, qu’un certain nombre d’entre eux seront d’excellents enseignants parce qu’ils sont intéressés par le travail intellectuel – et le travail de l’enseignant de français est d’abord un travail intellectuel. Il faut lire, écrire, s’intéresser au monde des mots, à la langue, aux textes, à la littérature. Réfléchir, aussi, au monde de l’éducation et être capable d’analyser de façon critique les outils pédagogiques. Il faut donc être curieux, avoir un esprit critique, avoir un intérêt marqué pour le français, et ça, bien avant l’entrée à l’université. Certains ont ce profil et, au bout de quatre ans, ils deviendront assurément de très bons enseignants. Il y a par contre un nombre important d’étudiants qui arrivent du cégep après avoir fait une scolarité moyenne, sans grand appétit pour la connaissance, et qui vont obtenir leur diplôme universitaire avec des notes assez médiocres. Ceux-là vont quand même pouvoir enseigner. Il y en a d’autres enfin – le quart d’une cohorte environ – qui, d’après moi, ne devraient même pas être admis à la formation des maîtres, parce qu’ils ne maîtrisent absolument pas les contenus à transmettre aux élèves et n’ont pas assez d’intérêt pour le travail intellectuel dont on parlait. Malheureusement, le seul indice qu’on a de la qualité de leur scolarité antérieure est celui de la cote R, c’est-à-dire la cote qui révèle la moyenne générale des étudiants à la fin de leur scolarité collégiale selon le programme suivi. Beaucoup d’étudiants peuvent entrer dans un programme de formation à l’enseignement avec une cote R très faible, contrairement à ceux qui entrent dans d’autres programmes contingentés comme architecture, psychologie et médecine. Mais cette cote R est controversée et ne devrait pas suffire comme critère d’entrée.

     Quand on regarde les conditions de travail des enseignants au secondaire, on s’aperçoit qu’ils pratiquent l’un des métiers les plus dévalorisés de la société. On prétend que ce sont des professionnels, mais, dans les faits, ils ont très peu de liberté dans leur pratique professionnelle. Ils ne choisissent ni les contenus à enseigner, ni leurs élèves, ni leurs horaires, ni leurs manuels, ni les examens de fin de cycle. Les professionnels reconnus choisissent souvent leur clientèle, leurs outils de travail, leurs évaluations et leurs conditions de travail. Toute une différence, donc !

     Dans sa plus récente étude, le professeur Maurice Tardif montre comment le personnel enseignant s’est transformé dans les trente dernières années. On a affaire à une population particulièrement jeune, très fortement féminine, et dont le niveau de salaire a bien peu augmenté depuis une trentaine d’années. C’est d’ailleurs un des secteurs où les salaires sont les plus faibles et où ils ont augmenté le moins rapidement. La plupart des travailleurs ont obtenu des augmentations beaucoup plus importantes que les enseignants. On sait pourtant que la meilleure façon de valoriser des emplois, c’est de donner des salaires conséquents. Alors, dites-moi, pourquoi de jeunes gens brillants, intéressés par le savoir et la culture, devraient quand même choisir ce métier-là? On peut s’interroger plutôt que de simplement demander : «Pourquoi autant de médiocres dans ce milieu-là ?»

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Didacticienne du français, spécialisée dans l'enseignement et l'apprentissage de l'écriture et de la grammaire, Suzanne-G. Chartrand a enseigné au secondaire et à l'éducation des adultes ; elle a aussi été professeure titulaire à l'Université Laval. Elle est maintenant professeure retraitée, associée au Département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage de l'Université Laval.


Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 305 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.