La dictature du rire
316 | Été 2017
Une fin de soi

Chapeau: 

Jackie expose le corps en crise de la première dame.

Pablo Larraín, Jackie, Chili, États-Unis et France, 2016, 95 min.

« Dans la vie, l’orgasme ou l’ennui peuvent nous faire basculer dans la folie. Mais comment dépeindre sur un écran qu’une femme peut devenir folle parce qu’elle est restée seule trente secondes? » Ces mots de John Cassavetes – qui commentait alors l’interprétation magnifique de Gena Rowlands dans A Woman Under the Influence (1974) – pourraient illustrer l’ensemble de la carrière de l’actrice, qui a joué tour à tour une mère de famille névrosée dans A Woman Under the Influence, une histrionique troublée dans Opening Night, une épouse hyperémotive dans Love Streams et une dérangée violente, presque burlesque, dans Minnie and Moskowitz. Rowlands, qui a porté tout au long de sa carrière les multiples visages de l’aliénation au féminin, a su mettre en scène mieux que quiconque cette perte d’équilibre, cette folie subtile qui s’affiche plutôt dans le rictus fragile que dans la grande crise. Plus largement, cette représentation d’un esprit tourmenté, prêt à tout moment à basculer, pourrait s’appliquer à une longue tradition d’actrices ayant incarné au cinéma des femmes fragiles, perdues, troublées, de Charlotte Gainsbourg à Isabelle Huppert, en passant par Catherine Deneuve et Natalie Portman.

Le long-métrage Jackie, premier film réalisé en territoire américain par le Chilien Pablo Larraín, unanimement acclamé par la critique cette année, s’inscrit donc dans une certaine tradition cinématographique et montre une femme au bord de la crise, alors qu’elle passe soudainement de première dame à première veuve. Personnifiée par Natalie Portman, l’épouse du président Kennedy y est présentée sur une ligne du temps fracturée, à travers un assemblage en spirale de quelques scènes-clés entourant l’assassinat de son mari. C’est une histoire qu’on aime se raconter depuis cinquante ans, et dont le spectateur arrive rapidement à rétablir la chronologie : le vol vers Dallas, la parade, l’assermentation de Lyndon B. Johnson, l’hôpital, l’enterrement. L’histoire officielle rejoint l’imaginaire populaire.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 316. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.