Séduits par la droite
313 | Automne 2016
Une contre-mystification

Chapeau: 

Un portrait du peuple irakien, avant et après l’invasion américaine, qui lui restitue chair, visages et poésie.

20 mars 2003. La date n’est pas gravée dans nos mémoires. C’est le jour où les États-Unis ont lancé l’opération Liberté contre l’Irak. On se souvient qu’à l’époque la presse qualifiait de réelles une série de tromperies. Quand Colin Powell agitait un tube d’anthrax devant l’ONU, il apportait la preuve que le régime de Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive. Sur place, les embedded journalists traitaient avec objectivité des sujets que l’armée américaine choisissait pour eux. Le film War Tapes (2006), tourné par des soldats américains munis de petites caméras numériques, se présentait comme le moyen de constater ce qu’était véritablement cette guerre. L’histoire de Jessica Lynch, soldate kidnappée puis sauvée par ses compatriotes, est devenue un emblème de ce jeu de distorsion : on en fit d’abord l’émission Based on a True Story pour ensuite révéler au public les real footage de l’intervention jusqu’à ce que Lynch révèle que ses ravisseurs étaient des acteurs. Le terrain de cette guerre perpétuelle est la perception : confusion et désinformation soufflent leur nuage de poussière et nous empêchent de voir clair dans les conflits au Moyen-Orient.

Une décennie après l’invasion, Homeland : Irak année zéro d’Abbas Fahdel ne se réclame pas d’une quelconque terminologie du réel. Il s’impose néanmoins – et d’autant plus – comme un contrepoint à ces opérations de mystification.  

Le documentaire est composé de deux parties de deux heures trente chacune. La première, « Avant la chute », se déroule avant l’invasion. Pris par l’angoisse devant la perspective de la disparition imminente d’un monde – l’Irak du régime de Saddam Hussein –, Abbas Fahdel a pointé sa caméra numérique, jour après jour, sur sa famille, mais aussi sur Bagdad (ses commerces, ses rues, ses gens, ses fêtes) dans l’espoir de préserver par l’image une totalité menacée d’anéantissement. Son geste filmique dépasse les grandes préoccupations politiques et nous ramène au cœur d’un vécu, d’un rapport intime à la mort à venir et à notre besoin de se souvenir. La superstition de garder en vie les gens qu’il aime grâce à une sorte de caméra ange gardien anime le cinéaste. Nos images nous survivent, nous gardent vivants.

Le premier plan, un chat dans une cour herbeuse au petit matin, nous place d’emblée au plus près de l’instant, pas tout à fait dans la guerre, mais directement dans la fragilité que cette guerre est susceptible de détruire. Le climat de guerre est tout à fait différent de l’image qu’en véhiculent les médias, rivés aux faits, au spectaculaire, aux grandes décisions, aux grands événements. Nous sommes ici dans une vie qui continue, qui doit continuer. Rempli d’amour pour les siens, d’inquiétude pour leur destin, comme d’une nostalgie d’avant l’heure, Abbas Fahdel nous invite chez de parfaits innocents, débordants de perspicacité, d’opinions, de courage, d’humour, mais démunis de tout pouvoir quant à l’avenir.

Grâce à cette démarche artisanale et tout entière ressentie, on voit enfin les personnes qui subissent ce qui nous a été livré comme un spectacle son et lumière : la barbarie de l’intervention ne suffisait pas, il fallait la vulgarité. Fahdel livre une poésie que l’on croyait impossible, dresse un portrait des innocents que les médias américains et européens se sont toujours empêchés de montrer, brisant ainsi toute l’empathie que nous pourrions avoir pour eux.

Il s’agit d’une population habituée à la guerre. Les bombardements, américains et britanniques, n’ont jamais réellement cessé depuis 1991, sous l’administration Bush comme sous l’administration Clinton (sept opérations ont précédé Liberté). On discerne l’habitude dans les gestes des citoyens. C’est presque une routine, dirait-on, de barricader les fenêtres, de faire des provisions d’eau, de produire du pain en quantité industrielle, de penser à ce qu’il adviendra de soi si des membres de la famille meurent…

Sans le glorifier, on montre un Saddam Hussein sain, articulé, porteur d’un point de vue politique. Il pointe du doigt deux fléaux : le pillage des ressources naturelles par les forces impérialistes et un mouvement sioniste puissant cherchant à s’affirmer au détriment des autres peuples. Un Saddam Hussein faisant confiance à l’intelligence et au sens critique des sociétés civiles partout dans le monde. Elles sont aptes à comprendre, selon lui, qu’un pays qui se fait bombarder, alors qu’il est officiellement avéré qu’aucune arme de destruction massive ne s’y trouve, est de toute évidence aux prises avec des intérêts qui le dépassent.

La deuxième partie, « Après la bataille », se déroule après l’invasion. Une autre dimension occultée se révèle à nous : la destruction systématique des infrastructures irakiennes, autant de traces de l’intention de saccager un pays, de l’appauvrir, de le ruiner. Celle des musées pour détruire la mémoire culturelle, des radios pour empêcher les informations de circuler, des ministères pour affaiblir son organisation étatique, des écoles pour priver les enfants d’un éveil intellectuel, du studio de cinéma pour interdire la représentation d’un peuple par lui-même – et imposer Hollywood, comme si son joug économique ne lui suffisait pas...

Par son envergure, sa teneur, sa puissance, Homeland : Irak année zéro rappelle La bataille du Chili (1975-1979) de Patricio Guzmán. À travers le portrait de son peuple, le film révélait les enjeux politico-économiques du coup d’État orchestré par l’impérialisme américain le 11 septembre 1973, qui destitua le socialiste Salvator Allende pour mettre en place la dictature d’Augusto Pinochet. Homeland apparaît tout autant comme un appel à garder vivant dans nos mémoires ce que nos médias travaillent à nous faire oublier.


ABBAS FAHDEL
Homeland: Irak année zéro
France, Irak, 2015, 334 min. 


Texte publié dans Liberté n° 313. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.