Le droit sans la justice
317 | Automne 2017
Un peu patagon, un peu aléoute

À tout prendre, ce n’est pas très smart pour lui de publier à nouveau ce que l’on appelle sans vergogne la Correspondance d’Arthur Buies. Le professeur Francis Parmentier, qui l’a préparée, présentée et annotée pour feu l’éditeur Marc-Aimé Guérin en 1993 il y aura bientôt cinq lustres, a certes fait un travail nécessaire vu l’importance du bonhomme, car il fallait en effet ouvrir son courrier mais, zut, ce n’était qu’un courrier, justement. Ce n’est pas une Correspondance telle qu’on l’entend quand on pense à celle de Voltaire puisque le chroniqueur magnifique, le fier journaliste de La Lanterne, le pourfendeur de sa société, le tue-curés, n’a rien misé de son génie d’attaque dans le genre épistolaire, on n’y trouve aucune réflexion digne d’un grand esprit. Buies n’était pas un Guez de Balzac, un Keats, un Walpole, un Vincent Voiture.

À cet égard, Arthur Buies était un griffonneur, embarrassé, harassé, rédigeant à la va-vite (« à la course », selon son expression) des demandes d’argent, lançant des piques ici contre un journal, laissant tomber des plaintes là contre une logeuse, faisant ses comptes de boutiquier en travaux d’écritures, démarchant les directeurs de collège pour qu’on lui achète ses monographies afin d’en faire des prix de fin d’année aux élèves des classes supérieures, aiguillant les livraisons de ses exemplaires aux plus influents, déguisant en apartés des appels du pied pour un contrat, une charge, et usant sans cesse d’un humour fait d’emphase.

Au mieux, on peut – et on pourra toujours si on aime cet homme – lire avec un certain attendrissement les sept lettres nostalgiques à sa sœur aînée Victoria (les seuls rappels de son enfance à Rimouski – le 12 juin 1867, depuis Brest où il vient de descendre d’un paquebot nommé L’Europe qu’il a pris à New York et où il attend le train pour Paris, il lui demande : « Te souviens-tu quand nous étions enfants ? »), puis celles, nombreuses, amoureuses, à la jeune Mila Catellier qu’une fois, trois jours avant de l’épouser en 1887 (il a 47 ans, elle en a 23), il se laisse aller à appeler « mon beau bébé noir »… et, deux ans après lui avoir passé la bague au doigt, « mon p’tit chien frisé »…

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 317. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.