Le droit sans la justice
317 | Automne 2017
Un héritage crépusculaire

Février 2017. En cette journée d’hiver montréalais, l’un des nouveaux wagons du métro roule doucement avec ses passagers fixés à leur petit écran électronique. Les portes s’ouvrent à la station Jean-Talon et un homme visiblement usé par la vie s’assoit par terre en grommelant que ce n’est pas sa faute s’il ne sent pas bon. Il n’a pour bagage que sa flûte à bec. Il dépose au sol un petit verre en carton destiné à recevoir l’obole que certains pourraient être tentés de lui offrir. Banalité du quotidien. Quelques regards furtifs se détournent rapidement. Retour « collectif » aux petits écrans. À chacun sa musique.

Les premières notes s’échappent de l’instrument. La flûte se fait enchantée. J’y reconnais la petite qui, comme l’eau vive, refuse d’être captive. Des oreilles se tendent. Je pense à la « Lettre au Général “X” », qu’une amie m’avait fait lire quelques semaines plus tôt. Un an avant de disparaître en mer, le 31 juillet 1944, Antoine de Saint-Exupéry y exprimait sans détour sa haine d’une époque en guerre. « L’homme y meurt de soif […] On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du XVe siècle, on mesure la pente descendue. »

Dans ce wagon du XXIe siècle, nul chant de quelque patelin d’antan. Une simple mélodie populaire aux accents de liberté. Puis, soudain, alors que la flûte épuise ses derniers sons, un nouveau souffle se lève. Il a le visage d’une femme souriante, qui s’approche du musicien vagabond pour le remercier de lui avoir fait entendre ce que sa mère lui a si souvent chanté quand elle était enfant. La dame n’a que quelques pièces à déposer dans son gobelet mais elle sort de son sac le lunch qu’elle s’était préparé pour dîner et le tend à l’homme médusé. Aucune ostentation ou affectation dans ce geste. « Vous ne pouvez pas me donner votre lunch, qu’est-ce que vous allez manger ce midi ? », lui lance-t-il, visiblement inquiet. « Ne vous en faites pas, je vais me débrouiller. » Un ange passe. Comme l’impression que tous les bidules électroniques du train se taisent soudainement, gênés. Des têtes se relèvent pudiquement. La pleurante des rues de Prague, si magnifiquement dépeinte par Sylvie Germain, semble avoir fait irruption dans cet espace souterrain d’outre-Atlantique. « Son corps était un lieu de confluence d’innombrables souffles, larmes et chuchotements échappés d’autres corps. Qui donc pleurait ainsi en elle ? Car ce n’était pas elle, non, pas elle seule qui geignait et pleurait de la sorte. C’était la ville entière, la ville et ses faubourgs, et au-delà encore. C’était la terre, des vivants et des morts. »

Métamorphose des larmes, auxquelles la gravité semble donner des ailes, irriguer d’autres possibles. Fugace moment de justice ? Simple caillou échappé sur la voie de la mauvaise conscience ? Et pourtant. Il n’y a rien de petit quand un rapport, réel, se noue entre deux êtres. L’humanité tout entière loge dans ces liens, qui nous engagent dans la durée. La justice ne fait pas autre chose, qui donne au temps les contours d’un idéal. Ceux qui prétendent que la justice est un luxe qu’il n’est pas toujours possible de se payer feignent de croire que son horizon nous rend aveugles à la réalité. C’est bien sûr une limite qui se dessine au pourtour de la terre, limite qui témoigne cependant d’une simple évidence : nous partageons un monde commun, et il n’est que normal de penser, ensemble, dans quel genre de maison nous voulons vivre et ce que nous voulons léguer à nos enfants, à tous les enfants. Car la justice est aussi, et même d’abord, une question d’héritage, ce qui nous ramène, de nouveau, au temps. Celui de la longue durée, qui semble nous condamner à errer de tempête en tempête, mais également celui du présent, de la présence à l’autre qui nous installe dans une durée d’un genre différent, capable de nous faire sentir que le monde a encore à offrir, malgré tout, des chants villageois capables de nous donner le goût de danser avec nos frères et nos sœurs d’humanité.

On dit et redit que nous vivons en des temps obscurs, capables de faire disparaître jusqu’à l’idée d’héritage. Temps crépusculaires ? Ceux de la fin du jour ou du soleil levant ? Quand les nuages bloquent le passage de toute lumière, de bien petites choses peuvent parfois la faire affleurer en des lieux imprévus. Souterrains. D’improbables héritages peuvent se construire sur du presque-rien. Restons à l’affût et gardons les sens en éveil.

***

Les sens en éveil. Pierre Lefebvre, qui signait dans le numéro précédent son dernier texte à titre de rédacteur en chef de Liberté, savait parfaitement ce que cela signifiait et ce que cela portait de promesses dans un monde qui préfère regarder ailleurs quand vient le temps de faire entendre une parole qui engage. Amoureux des mots, du théâtre, de la musique et de toutes ces choses « inutiles » qui donnent le goût de vivre, Pierre est arrivé à la revue en 2004 et a puissamment contribué à en faire un milieu de vie qu’il souhaitait au cœur de la cité. Pour lui, l’art n’est pas simple distraction ou décoration, il doit être au centre du monde, afin de nous bousculer sans cesse dans nos habitudes pépères. Il écrivait ainsi dans nos pages, en 2007 (no 278), que « la disparition de l’art et des humanités de la sphère publique est beaucoup plus grave, beaucoup plus inquiétante, beaucoup plus dangereuse que celle d’une variété de pêches des étalages d’une fruiterie ou des machines à écrire des étagères des grossistes en matériel de bureau […] Ce qui est en jeu, c’est la façon dont nous choisissons de vivre ensemble, c’est la nature même des liens que nous choisissons de tisser entre nous. » L’héritage fondamental que Pierre lègue à la revue loge en ce lieu précis, qu’il occupait avec un plaisir constant et communicatif, fréquemment ponctué d’un rire tonitruant, rabelaisien, à nul autre pareil. Merci à Pierre pour toutes ces précieuses années passées à Liberté. Que les nouvelles aventures dans lesquelles il se lance soient portées par la même passion : notre monde en a bien besoin.

Ce numéro de la rentrée ouvre de nouveaux espaces d’écriture imaginés dans la dernière année par l’équipe de la revue, incluant bien sûr Pierre Lefebvre. Après la chronique « Fait divers » et la nouvelle mouture du « Rétroviseur », toutes deux inaugurées en février dernier, vous pourrez lire dans ce numéro la première chronique de Camille Toffoli, « Filles corsaires », qui cherchera à faire écho à divers débats présents dans le mouvement féministe, traversé par de multiples voix. Alex Noël signe la première partie d’un reportage qui se terminera dans le prochain numéro. Il permettra, nous en sommes convaincus, de rappeler qu’on peut rendre compte de la réalité avec une écriture forte et sensible, loin des canons médiatiques actuels. Le « Tête-à-tête » entre Gaston Ancelovici – malheureusement décédé en juin dernier – et Sylvain L’Espérance permettra de montrer les richesses qu’il est possible de faire émerger entre des gens d’horizons différents lorsqu’on leur donne l’occasion d’échanger, viva voce, depuis leur trajectoire propre. Dans une perspective semblable, une nouvelle chronique fera entendre diverses voix autochtones, dans chacun de nos numéros, à partir du mois novembre. Modeste contribution de la revue pour tenter de combler un immense déficit de dialogue, qui exige d’abord de faire entendre la voix de l’interlocuteur avec lequel on prétend vouloir discuter.

Bonne rentrée à tous nos lecteurs ! 


 Texte publié dans Liberté n° 317. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.