Faire moins avec moins
306 |
Trop de trouble

     Le mot austérité me ramène immanquablement à la mémoire Fanny et Alexandre. Pour ceux qui n’auraient pas vu le film de Bergman, on y suit une famille de bourgeois pleins aux as. Au début, l’un des fils, directeur de théâtre, ne va pas bien. Sa santé se dégrade, puis il meurt, puis sa veuve, Émilie, désemparée, finit par se laisser séduire par un évêque protestant. Au bout du compte, elle l’épouse et emménage chez lui, avec ses deux enfants. Le film est long et complexe, il part dans tous les sens, mais on peut le résumer grossièrement en disant que c’est une histoire d’immigration. On y passe du jeu, de la représentation, à la vérité et à la foi. Le passage est brutal.

     Ce n’est pourtant pas parce qu’on a basculé de l’abondance à la frugalité. Si le faste de la maison familiale contraste avec l’atmosphère ascétique du presbytère, l’écart entre les deux mondes se trouve ailleurs. L’ancien clan d’Émilie était dirigé d’une main ferme et compréhensive par sa belle-mère d’alors, qui est elle-même actrice. On y était habitué à se méfier des ombres comme des faux-semblants. Être un bourgeois, c’était bien sûr jouir d’un statut, mais surtout occuper une place précise d’où observer la comédie humaine. Si on se devait de prendre au sérieux les conventions sociales, on savait aussi qu’elles auraient pu être autres. Le respect qui leur était accordé demeurait tributaire de la capacité qu’on avait de les bousculer, de les questionner, de les renverser, avec la certitude sous-jacente qu’en toute chose se trouve un certain espace, un jeu entre les rouages, dans lequel il serait possible d’insérer un soulier, puis un pied, une parole, un grain de sable qui les feraient tourner autrement. Il est alors plus facile de suspendre son jugement à leur endroit et de s’ouvrir à d’autres possibles. Le lieu était donc riche, oui, mais il était surtout complexe.

     Chez l’évêque, au contraire, les choses sont simples et, du coup, plus rigides. La vie que menait Émilie avant leur rencontre inquiète d’ailleurs à ce point l’homme d’Église, qu’il lui fait promettre avant de s’installer chez lui de tout abandonner ; ses habitudes, ses possessions, ses idées, ses liens d’amitié et de famille. C’est dire combien l’épaisseur de la mémoire, la notion même d’historicité, avec ses replis, ses éclats, ses refoulements et surgissements sont à ses yeux insupportables, voire contraires à l’ordre des choses. Si Fanny et Alexandre passent, après le remariage de leur mère, le plus clair de leur temps séquestrés dans leur chambre, c’est que le presbytère lui-même est sous la coupe d’une vue sur le monde étroite et démiurgique. Chacun y est passible de châtiments corporels, seul moment où l’on semble reconnaître dans cette grisaille l’existence du corps. Bref, la loi est tout ce qui compte ; non pas son esprit, dont on se méfie car il est volatil, insaisissable et énigmatique, mais bien sa lettre, qui est circonscrite et surtout normative.

     En cela, l’évêque ressemble beaucoup à M. Couillard. Lui aussi se méfie du chatoiement de l’interprétation. C’est sans doute pourquoi il n’aime pas beaucoup le mot austérité. Ses conseillers en communication lui ont certainement fait comprendre qu’un paquet de monde l’associait, comme moi, à des images lugubres. Afin d’éviter les débordements, il a ainsi jugé nécessaire de se dissocier du vilain terme. « Je dirais plutôt que l’austérité, on veut être un gouvernement de la vérité et de la réalité [sic]. »

     En lisant dans le journal la citation tirée de son discours d’ouverture de la législature, c’est à L’aveuglement que je me suis mis à penser. Dans le roman de José Saramago, une population est aux prises avec une épidémie de cécité. Un à un, les hommes, les femmes, peu importe leur âge et leur classe sociale, deviennent aveugles au contact des uns et des autres. Serions-nous atteints du même mal ? Je ne vois pas de meilleure raison pour expliquer l’absence de tollé à la suite de la déclaration de notre premier ministre. Il nous y affirmait tout de même, à la manière d’un créationniste ou d’un tenant de la théorie du complot, qu’il défend une vérité unique. La vérité, et c’est son grand avantage, ne s’interprète pas. Elle se reçoit. On s’y soumet. La rigidité des politiques budgétaires libérales en découle beaucoup plus que de la réalité, car s’il est une dépense que Couillard refuse d’engager, c’est bien celle lui demandant l’effort de remettre en question sa vision du monde. Reconsidérer, par exemple, la financiarisation de l’économie, l’hégémonie des agences de notation ou la complaisance des paradis fiscaux exige, en effet, comme la recherche de tout possible, une énergie qu’il n’a vraisemblablement pas l’intention de dépenser. L’austérité de son budget, en fin de compte, réside là.

     C’est d’autant plus triste que le Québec moderne est issu d’une volonté de se dépenser. Rapatrier ce dont l’Église était gardienne depuis une centaine d’années – l’éducation, la santé, la plupart des services sociaux – nous paraissait alors un effort nécessaire à accomplir. Afin de devenir maîtres chez nous, les élus devaient se porter garant de ces institutions. Pour les libéraux de Couillard, c’est fini ce temps-là. Selon eux, la notion de responsabilité n’est plus viable. On n’en veut plus, on s’est trompé, c’est trop de trouble. Comme il n’est plus possible ou plus dans l’air du temps de la remettre entre les pattes de l’Église, on la fourguera en pièces détachées à l’entreprise privée. Quand vient le temps de dépenser pour arriver à ses fins, celle-ci, en effet, sait y faire.