Faire moins avec moins
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Tout était mauvais et dangereux

Chapeau: 

Le Sagehomme, répertoire du sale et du vicieux.

     Je suis venu au monde dans un bien mauvais moment. La conférence de Dumbarton Oaks avait eu lieu à peine trois semaines plus tôt dans un hôtel particulier des environs de Washington ; Américains, Anglais, Soviétiques et Chinois avaient jeté les bases de l’ONU, dont le Conseil de sécurité était le fer de lance. Mais regardons-la en face aujourd’hui, l’ONU ; j’ai 69 ans et qu’est-ce qu’il a foutu ce Conseil de sécurité, qu’est-ce qu’il glandouille quand il y a Srebrenica, le Rwanda, Bachar al-Assad, quand les Palestiniens, les frères de Genet, sont ghettoïsés, assassinés au nom de la nationale-sécurité des Juifs d’Israël ?

     Cette année-là, en 1944, deux mois après ma naissance, le plus pacifiste des écrivains, Romain Rolland, l’ami de l’alémanique érémitique Hermann Hesse, mourait à Vézelay, là d’où l’on part depuis le Moyen Âge pour marcher vers Compostelle (et pourquoi donc, le sait-on encore ?). Que se passe-t-il à Saint-Jacques-de-Compostelle pour qu’on s’y rende à pied depuis tant de siècles ? Aujourd’hui, c’est de l’exploit médiatique, une pratique pratique : l’acteur Marcel Leboeuf, un habitué, saute des étapes, il est pressé. On a vu un maire de Montréal aller s’y défaire d’une réputation de corruption (ou de bêtise), se refaire une blancheur sous la Voie lactée (« je n’ai pas eu de surprise », a-t il déclaré au retour).

     Moi qui, un jour, y suis arrivé en train depuis Lisbonne, longtemps après la mort de Franco, j’ai regardé la très sculptée cathédrale romane dédiée à l’apôtre décapité ou Matamoros le « Tueur des Maures », je ne sais plus trop, et comme nous étions a las cinco de la tarde, l’Espagne aidant, je pensai à Hemingway et j’eus soif ; mon épiphanie, j’allais la trouver dans les buvettes aux carafes de sangria…, et à la nuit je titubais sur le Campus Stellae, zigzaguant sous les étoiles mortes et encore séductrices, allant me louer un pieu dans un hôtel des bas quartiers, n’ayant pas assez de pesos pour me loger dans ces monastères aux étoiles commerciales, là où jadis de bons moines logeaient le tout-venant, pèlerin ou vagabond, sans exercer de profilage, ni religieux ni éthylique…

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Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 306 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.