Seul ou avec d'autres
308 | Été 2015
Tiens ta place, fille!

Chapeau: 

Les personnages d'Alice Munro à la difficile reconquête de leur dignité.

Une écrivaine se met en quête d’un bureau pour travailler à ses projets loin de la maison. Elle trouve un local au deuxième étage d’un centre commercial, dont le propriétaire s’avère très heureux de rendre service à une jeune femme qui pratique un «passe-temps» si intéressant. «Il faut une occupation pour calmer les nerfs», lui confie-t-il sur un ton complice. Au fil des semaines, toutefois, le propriétaire devient de plus en plus intrusif, cherchant à comprendre pourquoi sa locataire n’a pas aménagé son bureau de manière plus douillette. «Pour une femme, faut un peu plus de confort.» Il se propose de l’aider à rendre l’endroit «comme chez vous», en lui offrant une plante, une théière («le thé était meilleur pour les nerfs»), une corbeille à papier à motif oriental, un joli coussin. Mais l’homme, se heurtant au refus de l’écrivaine de faire la conversation ou d’arroser sa plante, commence à se méfier d’elle: «Ce n’est pas normal de se conduire comme ça. […] Et ce n’est pas normal non plus pour une jeune femme qui dit qu’elle a un mari et des enfants de passer son temps à taper sur une machine.» Quand, quelques semaines plus tard, l’homme l’accuse d’avoir vandalisé la toilette de l’immeuble et recouvert les murs de mots obscènes («Littérature et lubricité étaient vaguement et délicieusement liées dans son esprit»), la narratrice n’a plus qu’à filer en emportant sa machine à écrire. Celle pour qui «le son du mot “bureau” [était] empreint de dignité et de paix» doit brusquement revoir ses plans.

Cette nouvelle intitulée «Le bureau» figure dans le premier recueil d’Alice Munro, La danse des ombres (1968). C’est toujours sur ce ton badin et ironique que Munro évoque la façon dont est perçue l’activité artistique de ses personnages féminins. [...]


ALICE MUNRO
Rien que la vie
Traduction de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Boréal, 2014, 312 p.

ALICE MUNRO
La danse des ombres
Traduction de Colette Tonge
Québec Amérique, 2013, 274 p. 


Extrait du texte publié dans le numéro 308 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.