Marie-Claire Blais
312 | Été 2016
Tenir la folie à distance

Chapeau: 

4.48 Psychose, vertigineux monologue sur la façon de vivre avec sa mort.

Difficile de ne pas lire la dramaturge Sarah Kane à l’aune de son suicide. Les cinq pièces de l’auteure britannique convoquent une grande part de violence. Plusieurs critiques lui ont reproché sa brutalité. D’autres ont salué la justesse et le potentiel théâtral de son écriture. La souffrance et le motif de la mort précoce sont si présents dans ses pièces que la tentation biographique est immense, et l’est d’autant plus dans le cas de son dernier texte, 4.48 Psychose. Fragmentaire et éclaté, achevé par Kane juste avant sa mort en 1999, il aborde de front le suicide.

À l’intérieur de ce vertigineux casse-tête théâtral, nous savons qu’une femme confie son envie de mourir. Devant son thérapeute, elle se défend d’être malade, le confronte au sujet de sa mutilation volontaire et raconte son rapport trouble aux médicaments. Le texte alterne les formes (échanges polyphoniques, monologues, listes, poèmes), les registres (naturaliste, cru, lyrique) et les styles (répétitions, énumérations, majuscules ou absence de ponctuation). Comment traduire ou même transposer sur le plateau la complexité, voire la confusion, de cette partition sensible et éminemment visuelle?

Ce travail sied bien à Florent Siaud, adroit dramaturge, habitué à fréquenter des textes denses et cryptés. Pour sa seconde pièce montée à La Chapelle, il choisit d’entrer dans le texte de Kane en façonnant un seul personnage à partir des différentes voix qui composent 4.48 Psychose. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas d’une évidence. Ce choix fonde la ligne directrice de la mise en scène en plus de la nourrir. Il fait de ce personnage la conscience du spectacle, et c’est là l’essence de la proposition : nous mettre en présence d’un sujet qui assume ses troubles. Siaud s’était emparé du Quartett de Heiner Müller en exploitant un procédé similaire (La Chapelle, 2013). En redistribuant certains dialogues, il resserrait l’histoire autour d’un seul personnage et superposait les identités.

À travers le constant déséquilibre imposé par 4.48 Psychose, l’élaboration d’une figure en possession de ses moyens constitue le point central du spectacle et mérite que l’on s’y attarde. La mise en scène se déploie par tableaux, plus ou moins rassemblés en deux parties, précédées d’un bref prélude. Cadieux entre en scène vêtue d’un long chandail à mailles blanc, puis enfile des Doc Martens noires en s’adressant directement au public: «Mais vous avez des amis.» Une apostrophe se voulant sans réponse. Au fil de la pièce, le personnage continuera d’ailleurs de parler aux spectateurs et soulignera ponctuellement leur présence. Au bout de quelques minutes d’une interprétation un peu mystique et exaltée, le personnage décoche un regard inquisiteur au public, l’air de demander si son interprétation de la folie était satisfaisante. Fin du prélude.

Par cette toute simple et cruciale délicatesse inaugurale, Siaud évacue la folie comme excuse ou prétexte aux paroles qui suivront. Et la suite de la première partie de la pièce continue de jouer sur les décrochages, sur l’ironie et le sarcasme. Cette approche du texte appelle des rires dans la salle et multiplie les effets de distanciation. Par ces écarts, la mise en scène réussit paradoxalement à susciter une certaine identification du spectateur au personnage. 

Par sa présence captivante, Sophie Cadieux nous attire à l’intérieur de la psyché du personnage, à mesure qu’elle recule vers le fond de la scène. Elle se fait assurée, autoritaire, sa voix devient ferme et plus grave qu’à l’habitude. Les muscles gonflés de ses cuisses pâles contrastant avec le rideau noir contribuent à conférer une solidité à son allure. Sa prestance envoûtante, jumelée à la précision avec laquelle elle interprète la composition exigeante et détaillée de Siaud, assoit son aplomb dans l’énumération de ses douleurs.

Conscient du regard du public, maintenant son emprise sur son propre discours, le personnage nomme de manière lucide son envie de mourir. Il comprend le caractère marginal de sa sensibilité, et sa connaissance de lui-même dépasse les constats médicaux. La démarche de Siaud rend justice à la puissance de cette figure fragile mais « en contrôle », en plus d’autoriser des passages plus déclamatoires, proférés, où le dérapage de la seconde partie devient plus palpable du fait, justement, de n’avoir pas été d’emblée revendiqué. Ce ne sont pas à des délires de fous que nous assistons, mais à un combat entre la sensibilité du sujet et l’interprétation clinique qu’on peut en faire.

Debout devant le rideau du théâtre pour l’ouverture, le personnage découvre avec le spectateur l’étendue du décor et s’y débat pour garder le dessus, au risque de s’y perdre ou d’y être aspiré. En monochrome rouge, les cloisons mobiles s’élèvent majestueusement, ouvrant un passage vers l’arrière du plateau de La Chapelle. Le scénographe Romain Fabre a su élaborer un lieu impossible à la fois issu des profondeurs du personnage et se dressant contre lui. Cet espace habilement rythmé est traversé, comme dans Quartett, d’un rideau de fils servant à la fois de surface de projection et de limite poreuse pour créer les images fuyantes d’une intériorité insaisissable. 

Devant cette exploration consciente du mal de vivre de 4.48 Psychose, je ne sais toujours pas si le personnage se trouve plus près des vivants que des morts. Je sais toutefois que la pièce prend au sérieux le fait que les vivants désirent parfois mourir.


4.48 PSYCHOSE
Texte de Sarah Kane, traduction de Guillaume Corbeil
Mise en scène de Florent Siaud
À La Chapelle du 27 janvier au 6 février 2016 


Texte publié dans Liberté n° 312. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.