Faire moins avec moins
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Sur la nature du dépressionnisme

Chapeau: 

Dialogue aporétique

ARCHÉSILAS

Où vas-tu donc, mon cher Autophane, et d’où viens-tu ?

 

AUTOPHANE

J’arrive de chez Téléthon, fils d’Ikonocrate, et je me rendais maintenant à l’arrêt d’autobus afin de retourner chez moi, sur la Rive-Sud.

 

ARCHÉSILAS

Eh bien, laisse-moi t’accompagner un peu.

 

AUTOPHANE

Ne te fais pas prier, cher ami ! Vois cette ruelle nauséabonde : suivons-la. Mais que vois-je ? Que tiens-tu donc dans ta main ?

 

ARCHÉSILAS

Oh, ce n’est rien : un petit discours.

 

AUTOPHANE

Sache que tu es désormais dans l’obligation de m’en dévoiler le contenu.

 

ARCHÉSILAS

Je préférerais me faire empaler, Autophane, plutôt que subir tes critiques !

 

AUTOPHANE

Archésilas, homme cruel ! Pourquoi piquer ma curiosité à seule fin de me priver ensuite d’une occasion d’accroître ma science ?

 

ARCHÉSILAS

L’honneur exige que je me défende de cette accusation : je la réfuterai donc en te faisant part de mes réflexions sur le sujet. Mais les dieux du stade sont mes témoins : c’est seulement parce que tu insistes !

 

AUTOPHANE

Entendu, excellent homme. Mais asseyons-nous plutôt sur le trottoir ; à l’ombre de ce magnifique Burger King, nous serons à notre aise pour discuter, bien à l’abri du soleil qui à cette heure est au zénith de son parcours et flambe de tous ses feux. Allons donc : quelle thèse défends-tu dans ton discours ?

 

ARCHÉSILAS

C’est simple : je démontre que le dépressionnisme est le fruit d’une conspiration.

 

AUTOPHANE

Par exemple ! Je n’y avais jamais songé. Mais dis-moi : qui sont donc les conspirateurs ?

 

ARCHÉSILAS

De toute évidence, cher Autophane, tu n’as pas encore soupesé toutes les implications du problème.

Ne crois-tu pas que la conspiration serait vite éventée si nous savions qui sont ses instigateurs ? Ainsi donc, ces derniers prennent les mesures nécessaires afin que leur identité demeure inconnue.

 

AUTOPHANE

Il y a beaucoup de vrai dans ce que tu dis. Je sens pourtant dans mon âme l’aiguillon d’une question

peut-être impertinente, car j’ai, comme tu dis, encore beaucoup à apprendre en cette matière ; mais accepterais-tu que je te la pose néanmoins ?

 

ARCHÉSILAS

Trêve de stratagèmes, Autophane : pose ta question sans tarder.

 

AUTOPHANE

Voici : dans quel but ces gens mystérieux ont-ils organisé cette conspiration ?

 

ARCHÉSILAS

N’es-tu pas d’accord pour dire que celui qui sait qu’il subit une injustice est porté à se révolter, tandis

que celui qui l’ignore tend à la subir passivement ?

 

AUTOPHANE

Absolument.

 

ARCHÉSILAS

Et que celui qui se révolte peut comparer l’état présent des choses, qu’il estime injuste, à un autre état de choses, soit passé, présent ou futur, qu’il est au moins capable d’imaginer, et qui lui semble correspondre davantage à la justice ?

 

AUTOPHANE

Tout à fait.

 

ARCHÉSILAS

Ne faut-il pas alors en conclure que celui qui est privé de tout pôle de comparaison tendra à subir sans renâcler une domination dont il ne peut, forcément, qu’ignorer le caractère injuste ?

 

AUTOPHANE

Il le faut en effet.

 

ARCHÉSILAS

Aussi, est-il juste de dire qu’afin d’être mû par un sentiment de révolte, il faut pouvoir entretenir en soi-même le feu d’une sensibilité, d’une vitalité et d’une intelligence incompatibles avec une réalité injuste ?

 

AUTOPHANE

C’est exact.

 

ARCHÉSILAS

Eh bien, voilà la finalité de la conspiration dépressionniste : éteindre ce feu en l’aspergeant constamment avec l’eau froide de la niaiserie culturelle, de l’hypocrisie politique et des tautologies économiques.


[...]



Yannick Lacroix (1975-2050) a consacré sa vie à la recherche de quelque chose à dire, dans le but de l’écrire. Il n’a jamais trouvé, mais il produisit néanmoins une oeuvre importante, ce qui laisse songeur.


Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 306 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.