Le droit sans la justice
317 | Automne 2017
Shakespeare et le théâtre comme laboratoire du droit - Entretien avec Dominique Goy-Blanquet

Chapeau: 

Entre le théâtre élisabéthain et la pensée juridique, l’ouverture d’un questionnement sur les raisons infinies des actions humaines creuse une évidence : le pouvoir est lui-même soumis à la loi.

Liberté : Professeure émérite à l’Université de Picardie, vous avez été présidente de la Société française Shakespeare de 2009 à 2015, un auteur auquel vous avez consacré de nombreux ouvrages. Mentionnons notamment Shakespeare et l’invention de l’histoire, dont une nouvelle édition, revue et augmentée, est parue en 2014 chez Classiques Garnier, et Côté cour, côté justice. Shakespeare et l’invention du droit, paru l’an dernier chez le même éditeur. Vous qui venez du milieu littéraire, vous êtes la première non-juriste du monde francophone, je crois, à publier un livre sur le thème du droit dans l’œuvre de Shakespeare. Comment en êtes-vous venue à aborder cette question chez le grand dramaturge, écrivain et poète anglais de l’époque élisabéthaine?

Dominique Goy-Blanquet : Au départ, effectivement, mon intérêt et mes travaux, c’est l’œuvre de Shakespeare. Mon premier sujet de recherche a porté sur les pièces historiques, dans lesquelles la question du droit se pose très rapidement. Déjà, le droit dynastique y est abordé : la Guerre des Roses (1455-1485) est une guerre de succession et les débats portent très longuement, dans les premières pièces de Shakespeare, sur la question de l’héritier légitime et de ce qui fonde son droit. Ces questions ont bien sûr agité l’Antiquité, mais le Moyen Âge, plus près de Shakespeare, n’y a pas échappé : qu’est-ce qui fait la légitimité du souverain? Est-ce la manière dont il a obtenu le pouvoir, dont il l’exerce, et au profit de quels intérêts? Une certaine partie du droit, donc, jouait déjà un rôle important dans les premières œuvres de Shakespeare que j’ai étudiées.

Mais une autre question est venue, beaucoup plus tard, croiser celle du droit. Une chose m’intriguait beaucoup, depuis longtemps : le théâtre élisabéthain est né dans les Inns of Court, les écoles de droit londoniennes. Il surgit à un moment où on cultive, en Italie, en France, les théories et les décors néoclassiques, alors qu’en Angleterre, se développe ce théâtre public, un phénomène unique en Europe. Il se joue pratiquement sans décor, et refuse – ce n’est même pas qu’il ne s’en soucie pas – de se soumettre aux unités qui vont régir la scène classique. Ce lien originel entre le théâtre et le droit m’intriguait : j’en suis venue à me dire que ce n’était pas du tout une coïncidence, mais l’aboutissement d’un long processus. C’est pour cette raison que, dans mon livre, je parle d’abord longuement de tout ce qui a été le passé, ou enfin, les antécédents du rapport entre droit et théâtre. De nombreux écrivains, philosophes, mais également juristes, utilisaient la forme du dialogue pour exposer leurs idées. C’est ce lien que j’ai cherché à explorer, à mettre en lumière.

Il y avait plusieurs points de rencontre avec Shakespeare : on jouera plusieurs de ses œuvres aux Inns of Court, mais déjà, trois ans avant sa naissance, deux jeunes juristes écrivent la première pièce du répertoire élisabéthain, Gorboduc. Auparavant, ils ont participé avec un groupe de leurs congénères à un ouvrage, Le Miroir des magistrats, en s’inspirant de la chronique d’Edward Hall, qui est la source principale de Shakespeare à ses débuts. Le théâtre des premiers règnes Tudor était très lié à la vie religieuse, calendrier des fêtes, lieux de représentation, épisodes inspirés de la Bible ou de la vie des saints. La Réforme a rompu les liens avec les modes européennes, et poussé les nouveaux dramaturges à se replier sur les ressources nationales. Les auteurs du Miroir adaptent ainsi une forme qu’ils ont empruntée au continent, les narrations tragiques de Boccace, soit une série d’histoires enchaînées les unes aux autres, mais ces histoires, ils vont les particulariser en les puisant dans la matière anglaise, dans l’histoire des Guerres des Roses, justement. La chronique de Hall raconte la fin des Plantagenets en commençant à la déposition de Richard II.

[...]


Extrait du texte publié dans Liberté n° 317. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.