Politiques culturelles. L'héritage de Georges-Émile Lapalme
303 | Printemps 2014
Sentir la grève

Chapeau: 

Une vision un peu trop simple du printemps étudiant.

Ainsi que son titre l’indique sans détour, Carré rouge sur fond noir est un film documentaire consacré à l’événement politique majeur de ces dernières années au Québec : la grande grève étudiante de 2012. Sorti un peu plus d’un an après les faits, dans un contexte sociopolitique marqué par une volonté d’oubli et d’oblitération, contestant à la mobilisation de 2012 sa nature de mouvement éminemment politique, Carré rouge s’efforce au contraire de nous replonger dans les enjeux et les affects de ces sept mois de grève et d’actions politiques. C’est l’une des grandes qualités du film, sur laquelle je reviendrai, de redonner à sentir l’intensité particulière ayant prévalu à l’émergence d’un événement d’une telle ampleur.

Le film souffre néanmoins de faiblesses d’ordres différents, dont deux qu’il me semble important de rapporter. D’une part, une structure reposant de manière croissante sur la construction de « personnages », faisant de certains des acteurs de la grève un prétexte à récit. D’autre part, une impuissance à affronter la question de la « violence » autour de laquelle s’est constitué le discours cherchant à discréditer le mouvement. Se déroulant de manière chronologique, depuis les tout premiers votes dans les assemblées générales de certains cégeps jusqu’aux élections générales de septembre, le film présente deux moments de rupture autour desquels émergent particulièrement ces deux points problématiques.

La question de la « violence » arrive la première, assez tôt dans le film, notamment au cours d’une scène filmée à l’Université du Québec en Outaouais en avril 2012 montrant l’opposition entre les forces de l’ordre cherchant à imposer l’ouverture de l’uqo suivant une injonction judiciaire et des étudiants s’efforçant de faire respecter le vote de grève. À la fin de la séquence, l’un des étudiants acculés à l’intérieur d’un bâtiment de l’université, juste avant de se faire arrêter par la Sûreté du Québec, prononce un discours louant le pacifisme des manifestants. Sa prise de parole est filmée en entier, donnant une importance remarquable à son intervention. Ici, le film ne parvient pas à se dégager de l’impasse générée par les termes du discours sur la « violence » supposée des grévistes, discours initié par le gouvernement libéral alors en place et repris à l’envi par la grande majorité des médias. En prenant ainsi position en fonction d’une alternative opposant « violence » et « pacifisme », le film prend le risque de simplement reproduire ce discours et d’enfermer les actions étudiantes dans les positions qu’il leur assigne. Le danger étant alors de faire disparaître l’immense violence, la violence pour ainsi dire illimitée, de ce qu’affrontaient les étudiants en grève. Il ne s’agissait pas seulement de la brutalité des divers corps de police mobilisés (sq et spvm en particulier), mais surtout de l’assujettissement imposé par le capitalisme régissant nos sociétés, la radicalité de cette puissance se lisant particulièrement dans la gravité des inégalités qu’elle génère. Quelle combativité et quel courage ne faut-il pas rassembler pour l’affronter ?

Le deuxième point de rupture du film se situe autour de la rencontre tardive entre les porte-parole étudiants et des représentants du gouvernement de l’époque, notamment la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp (plq) – le gouvernement ayant refusé une telle rencontre au long des deux premiers mois de grève. Cette séquence du film, très riche, aurait pu être un bon moment pour qu’il trouve sa fin. À la suite de ce développement, l’insistance sur certains acteurs du mouvement tourne à la personnalisation. La création progressive de ces personnages tire le film vers le récit. Les images désormais canalisées par la narration contredisent l’immense force de création d’un présent effectivement vécu de cette grève. Les images ne rendent plus compte de l’événement tel qu’il se fait, tel qu’il émerge, mais s’enchaînent de sorte à produire un sens déterminé. De même, la transformation de l’accès exceptionnel des cinéastes aux membres de la classe en la construction de quelques personnages tend à saper la puissance de communauté générée dans la myriade de manifestations de l’hiver, du printemps et de l’été 2012.

Ceci étant dit, il convient de rendre justice au film en soulignant que cette dérive vers certains écueils courants des films documentaires contemporains se comprend aussi comme une perte par rapport à une certaine teneur du film, particulièrement à ses débuts, qui parvient à rendre compte de la pleine envergure du mouvement. Celle-ci se lit notamment dans la séquence tout juste mentionnée, tournée au moment de la rencontre vaine entre membres du gouvernement et porte-parole étudiants : elle témoigne avant tout de la capacité et du désir de ces derniers à penser. Cette remarque paraîtra peut-être anodine, mais elle souligne en fait un enjeu fondamental de la mobilisation étudiante. Face à un discours gouvernemental visant à remplacer toute réflexion par des mots d’ordre, les représentants étudiants s’efforçaient de restaurer la circulation d’une pensée, d’un rapport vivant à la parole. Le film en témoigne à plusieurs reprises, particulièrement lors de la réaction de Martine Desjardins (feuq), de Gabriel Nadeau-Dubois (classe) et de Léo Bureau-Blouin (fecq) à l’annonce de la parodie d’accord par la ministre de l’Éducation. Ce déséquilibre de la pensée affleure également de manière tragicomique dans une scène montrant un groupe de journalistes qui attendent l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois, assis par terre dans un hall d’immeuble, dans l’espoir, semble-t-il, qu’une bribe parmi ses déclarations pourra être transformée en une formule à diffuser.

Mais c’est surtout la teneur du tout début du film, tourné dès février 2012 lors des premiers votes dans les assemblées générales de certains cégeps (en particulier celui de Valleyfield), qui donne sa valeur à Carré rouge sur fond noir. Filmé au plus près de l’expérience vécue de l’émergence du mouvement et de la constitution du combat politique, il restitue avec une force véritable les affects ayant accompagné cette inépuisable puissance de communauté qui habita le mouvement tout au long de ces sept mois de lutte – legs des plus précieux pour un présent véritable.

À propos de : Santiago Bertolino et Hugo Samson, Carré rouge sur fond noir, Canada, 2013, 110 min.