Séduits par la droite
313 | Automne 2016
Séduits par la droite - Présentation

À l’origine, le présent dossier s’était donné comme horizon de réfléchir à la droite bien à droite. Devant la montée en Europe de partis politiques comme le Front national en France, le Parti pour la liberté aux Pays-Bas, la Ligue du Nord en Italie ou le British National Party au Royaume-Uni, le Québec, nous semblait-il, allait peut-être un peu vite en déclarant : « Dieu merci, des affaires de même, on n’en a pas chez nous. » Évidemment, il semble a priori délirant de voir ici, en ce moment, ou même bientôt, grimper dans les intentions de vote un parti se réclamant d’Adrien Arcand ou se plaisant à souligner sa sympathie pour le Ku Klux Klan. Cela dit, cette façon de rejeter la question du revers de la main nous apparaissait surtout une façon bien de chez nous de se flatter l’ego. Le fasciste, comme le cave, c’est toujours l’autre. 

À cette intuition-là s’ajoutait l’exaspération de constater à quel point, dès qu’arrive dans les médias le moment de qualifier la gauche de Québec Solidaire ou d’un Tsipras en Grèce, radicale s’avère, chaque fois, ou à tout le moins la plupart du temps, l’adjectif qui est privilégié. La droite, par contre, celle de la CAQ, des libéraux ou du Conseil du patronat échappe pour sa part à toute épithète. Ni dure ni molle, elle est presque toujours présentée tel un pH neutre. Une façon comme une autre d’affirmer tacitement son sens de la justesse comme de l’équilibre.

En cours de route, cependant, à mesure des rencontres, des lectures, des discussions, notre sujet, à la manière des proverbiales anguilles, nous glissait sans cesse des mains, et ce qui, dans le processus, les tachait comme de l’huile ou du cambouis s’avérait assez difficile à circonscrire. C’était bien présent, mais à la manière d’un mot sur le bout de la langue. Du coup, nous nous sommes mis à évoquer un implicite, un innommé, cette représentation de nous-mêmes comme du monde nous permettant, si ce n’est nous sommant, de vivre comme nous vivons. 

Exit, dès lors, l’extrême droite. Nous allions plutôt tenter de voir si nous n’étions pas tous, même chez ceux et celles se réclamant de la gauche et de ses multiples traditions, imprégnés des mots d’ordre de la droite : compétitivité, rendement, efficacité, performance, productivité, et ce, dans notre vie privée comme publique.

À partir de là, nous nous sommes demandé pourquoi, par exemple, les années Harper avaient pu être, comme elles l’avaient été, acceptées comme pure fatalité. Pourquoi aussi l’arrivée de Justin Trudeau, qui ne nous ramène qu’aux belles heures de Jean Chrétien, a-t-elle pu provoquer en nous un si grand soulagement ? Pourquoi le printemps 2012 et la commission Charbonneau n’ont-ils pas su empêcher l’élection de Philippe Couillard après neuf années de gouvernement Charest ? Pourquoi le PQ de Pauline Marois, dans l’intervalle, a-t-il été incapable de proposer une autre façon de faire communauté politique, d’imaginer, ou au moins tenter d’imaginer, un espace commun dans lequel les citoyens pourraient à la fois se reconnaître et s’entrechoquer; pourquoi aussi n’a-t-il, en lieu et place, rien su faire d’autre qu’exhiber sa charte des valeurs québécoises comme une médaille de la bonne Sainte-Anne ?

Pourquoi toute alternative, qu’elle soit locale ou globale, dans la structure des temps présents, nous apparaît-elle utopique ou niaise ?

Bref, pourquoi le cadre politique dans lequel nous vivons – un cadre, faut-il le préciser, qui engendre sans repos des laissés-pour-compte, et chez les autres une angoisse d’aller bientôt les rejoindre – nous apparaît-il si nécessairement inexorable?

Le présent dossier explore une emprise, non pas celle d’un penchant politique mais bien d’un ordre économique, sur nos vies et avant tout sur nos façons de sentir, de ressentir, d’éprouver et, bien entendu, d’être ensemble. Car avant de penser le monde, nous l’éprouvons. Et si notre rapport au monde, aux autres, à nous-mêmes, aux idées, alouette, relève d’abord du sensible, qu’est donc devenue notre sensibilité pour que nous acceptions nos existences stériles, anémiques, vides de sens surtout et dans lesquelles, collectivement, nous ne nous emballons plus qu’à l’annonce de projets d’intendance, de profits à court terme ou de victoire des Canadiens ? N’y a-t-il plus rien d’autre en ce monde et en nous-mêmes qui soit en mesure de nous paraître tangible ? La moindre marge du système semble avoir disparu. C’est peut-être pourquoi les temps présents sont devenus invivables. « C’est la marge qui tient la page », disait Jean-Luc Godard. Sans elle, tout fout le camp. Et c’est peut-être justement l’absence d’un tel espace, mental comme politique, qui caractérise la violence particulière que notre époque déploie. Les champs en friche, pour le dire ainsi, donnent l’impression d’avoir été éliminés. Peu importe la direction vers laquelle nous tournons la tête, l’espace est cadastré par la raison du plus fort. Comment, dès lors, d’autres choses, d’autres formes, d’autres images, d’autres pratiques pourraient-elles émerger ? À partir d’où pourraient-elles se déployer et nous permettre de fissurer l’homogénéité de tout ce qui se propose à nous ?

Au tout début de son magnifique essai Si rien avait une forme, ce serait cela, Annie Le Brun évoque Victor Hugo : « Allez au-delà, extravaguez. » Or, c’est précisément notre capacité à entendre une telle incitation qui s’est désormais atrophiée en nous, tellement le possible nous est devenu politiquement et esthétiquement mesquin. C’est à cette mesquinerie-là que s’intéressent les textes qui suivent, à notre désormais unique façon d’appréhender le monde, à nos âmes arraisonnées.


Texte publié dans Liberté n° 313. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.