Habiter ou exploiter le monde?
311 | Printemps 2016
Se prémunir contre les bons sentiments

Chapeau: 

En 1969, des étudiants noirs se mobilisent contre le racisme d'un enseignant et occupent pendant quatorze jours un pavillon de ce qui deviendra l’Université Corcordia. The Ninth Floor revient sur le siège.

Drôle de virage que cette fin des années soixante, qui arme de moyens étonnamment concrets l’élan qui l’anime, chevillée par un sentiment de puissance impérieux. Elle convoque l’émerveillement populaire à sa vision universaliste de ce que serait le « progrès commun », opérationnalisant l’utopie en territoires matériels : de la fameuse Expo 67 et sa consommation parquée des différences culturelles, au tramway qui file au pied de l’habitat du même nombre. Et entre ces deux pôles, toujours affleurant à la surface du kodachrome, une force brutale prête à ramasser ceux et celles qui voudraient contester le partage établi de ce qui devrait être commun ou non. Nous y voilà. Nous sommes en 1969, à Montréal, Québec, Canada. The Ninth Floor déploie ainsi les images colorées d’un optimisme impérial ambiant autour de l’émeute en noir et blanc du Computer Centre de la Sir George Williams University.

Au printemps de l’année précédente, six étudiants en biologie de cette université, originaires des Caraïbes, rédigent une lettre pour dénoncer l’attitude discriminante à leur endroit du chargé de cours Perry Anderson. La plainte est déposée auprès des hautes instances de l’université, qui font traîner l’affaire avant de finalement constituer, en janvier 1969, un comité chargé d’en étudier le bien-fondé. Celui-ci soutiendra finalement Anderson en dissolvant son imputabilité dans l’acide fataliste d’un racisme diffus et généralisé auquel aucun individu ne saurait échapper. La tension monte, une séance du comité est prise d’assaut et vire en occupation du Computer Centre par les étudiants solidaires des signataires de la lettre. 

Le siège va durer quatorze jours, pendant lesquels une communauté s’organise soigneusement au milieu de ce précieux matériel. Un matin, après avoir laissé entendre la veille au soir qu’elle accédait aux revendications des étudiants, et alors que le gros de la troupe contestataire a donc quitté les lieux, la direction de l’université fait volte-face, rallumant la colère de celles et ceux encore sur place. Ils se barricadent dans l’université, en bloquent les accès et réinvestissent le Computer Centre. Les images d’archives montrent les milliers de cartes mémoire qui sont alors jetées par les fenêtres, neige de papier d’un « fuck toute » en réponse au gâchis et à la violence mis en œuvre par l’université, qui a fait appel aux forces policières. Bâtons cadencés, matraques, corps guerriers, on connaît la musique. Les étudiants sont finalement extraits de la souricière sous les coups de la police et les cris de la foule, mi-soutenant, mi-conspuant les séditieux.

Le film montre des images d’archives de cette émeute et des entrevues, tournées aujourd’hui, avec quelques-uns des protagonistes de l’époque qui reviennent sur cet événement et les conséquences lourdes qu’il a eues sur leur vie. Mais le film nous tient à distance, les formes qu’il déploie contraignent l’expression des protagonistes à une esthétique consommée épuisant leurs forces vives et les nôtres. Aucune possibilité d’échapper au pathos appuyé et littéral qui opère à la mise en scène pour capturer notre empathie : du détournement des moyens panoptiques du dispositif carcéral, aux portraits finaux des protagonistes levant les yeux du sol pour venir fixer gravement la caméra. Le film se situe dans une tradition du multiculturalisme canadien qui arraisonne les différences à des récits univoques forçant l’adhésion qu’on leur devrait (comment critiquer les bons sentiments). Sur ce plateau disparaît ce que les images d’archive portent pourtant, soit la possibilité d’un conflit qui lie autant qu’il sépare et auquel nous sommes encore aujourd’hui rattachés activement. 

Elles seraient « suffisantes », ces images, et nous voudrions même que nous soit mieux donné le temps de les contempler, matière rare à la fois si proche – Montréal, des étudiants, leur colère et la réplique qui s’en saisit, brutale dans tous les termes de son expression – et si inhabituelle, si habituellement invisible : des jeunes Noirs qui prennent l’espace, la parole, le lead, arrivés un peu par hasard, tirant derrière eux ce qu’il y a à ce moment-là de plus vivace de la contre-culture américaine. Leur parole porte, justement par le dialogue qu’elle entretient avec toute une histoire de contestation à laquelle se rattache très activement Montréal, sinon le Québec, à la fin des années 1960. Parmi les manifestations de cette effervescence, retenons l’opération McGill français qui, l’année précédant ce fameux Computer Centre Riot, avait secoué l’establishement universitaire. Mais rien de cette histoire éruptive et polyvoque n’est évoqué dans The Ninth Floor, qui détache l’événement du phénomène contre-culturel qui le nourrit en le coupant de ses liens internationaux, américains plus que canadiens, mais aussi québécois et francophones. Le film s’aventure bien pour quelques plans dans la révolution de Trinidad, mais de façon anecdotique pour illustrer qu’un des signataires en est devenu le premier ministre. 

Mina Shum nous présume spectateurs conquis, comme si la certitude de la justesse de la cause et le courage politique de ces jeunes gens rejaillissaient forcément sur son projet. Ce film très canadian hisse le pavillon d’un humanisme désincarné, décrète la fraternité sans pour autant en autoriser les conditions de possibilité en refusant de travailler sur ce qui nous lie fraternellement à cette histoire conflictuelle. 


Texte publié dans Liberté n° 311. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.