Habiter ou exploiter le monde?
311 | Printemps 2016
Ralentir travaux

Chapeau: 

Ce qui manque à l'éducation pour nous apprendre à vivre.

En 1993, au moment où, avec la réforme Robillard, on s’apprêtait à supprimer un cours de philosophie obligatoire au cégep, j’ai écrit en défense de la philo une lettre, envoyée aux journaux, et qu’avaient cosignée une vingtaine d’intellectuels et d’artistes qui n’avaient pas de lien professionnel avec cette discipline. La lettre a été publiée, mais les Pierre Dansereau, Marcelle Ferron et Pierre Vadeboncoeur ne faisaient pas le poids. Ces gens, dont le travail consistait à penser, à imaginer, à rêver, ne faisaient rien de vraiment utile. On connaît la suite. Les cours obligatoires de philosophie sont passés de quatre à trois, et aujourd’hui ils risquent de passer tout entiers à la trappe de «l’adaptation» aux besoins du marché, tout comme la littérature est sournoisement grugée par les «communications», cet art de dire ce qui reste de la parole une fois que le silence en a été extirpé.

Pour être pris au sérieux, j’ai décidé de ne plus convoquer des littéraires et des artistes, ces assistés sociaux qui critiquent le monde qu’ils squattent, qui imaginent ce que serait le monde s’il était fait par des gens capables de ne rien faire, ne serait-ce que le temps de s’apercevoir qu’aucune activité humaine n’a de sens et est vouée à l’échec si elle ne s’enracine pas dans l’expérience sensible du monde et ne procède pas du désir de connaître la pensée à l’œuvre dans le monde, du désir de participer à cette œuvre. 

Serai-je entendu, cette fois, si je fais appel à un génie et à un clochard ? C’est le pari que je fais, tout en étant certain de le perdre. Mais en me donnant de tels alliés j’espère combattre la bêtise à laquelle personne n’échappe complètement, même ceux et peut-être surtout ceux qui pratiquent la pensée, produisent des idées qui prolifèrent artificiellement au-dessus du réel, des idées meurtrières qui ne répondent ni des êtres ni des choses qu’ils ont pour fonction d’éclairer, de relier.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 311. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.